Professeur Mustapha Taleb
Critique d’art
Depuis son apparition, l’art photographique au Maroc est en constante évolution grâce à ses nombreux artistes marocains résidant aussi bien au Maroc qu’à l’étranger.
Si-Mohammed Chadli est un de ces artistes-phares de la diaspora marocaine. Son aventure photographique le mène entre le Maroc et la France où il enseigne les arts visuels et où il a fait des études supérieures en « Ecophysiologie et Morphogénèses Végétales » à l’Université de Clermont-Ferrand, au cours desquelles il a utilisé la photographie comme outil de validation de ses travaux de recherches ; ce qui confère à son œuvre richesse, diversité et profondeur qu’il signe dans plusieurs expositions individuelles et collectives dans les deux pays.
Entre le pays d’origine et le pays d’accueil, l’aventure photographique de cet artiste, en perpétuelle pérégrination, tisse des « toiles » qui subjuguent l’œil et interpellent la mémoire ; elle crée des « ponts » pour unir les différences allant ainsi avec la conception de « l’art universel qui peut préparer les hommes à l’union définitive » du grand écrivain russe Léon Tolstoï, précurseur de l’esthétique moderne, qui a écrit dans son ouvrage/étude Qu’est-ce que l’art ?: « La destination de l’art dans notre temps est de transmettre du domaine de la raison dans celui du sentiment cette vérité : que le bonheur des hommes consiste dans leur union. »
Cette aventure mérite d’être découverte et explorée. En effet, en cette année du bicentenaire de la photographie, il est agréable et judicieux de se pencher sur l’œuvre artistique d’un photographe-pèlerin qui a toujours son nombril attaché à sa terre mère ; et qui a su rendre à l’art photographique ses lettres de noblesse, notamment, dans une époque où la technologie (les portables) a souvent banalisé le clic ou le déclic photographique.

ChefChaouen Bi Laïl – Juillet 2015 – ©C. Si-Mohamed
1-Un certain regard sur le Maroc !
L’une des constantes de l’œuvre photographique de Si-Mohamed est le paysage marocain dans sa splendeur et sa diversité aussi bien culturelle que géographique urbaine et rurale. Effectivement, quand on contemple les photographies de Si-Mohamed, on constate que le Maroc est au cœur de cette production foisonnante, autrement dit, au cœur de l’œil de l’objectif qui capte le temps et l’espace, l’homme et son histoire. Ce constat, il le déclare d’ailleurs dans une rencontre avec la presse: « Je cherche à susciter l’échange afin de pousser le public à prendre toute la mesure de la culture marocaine dans ses différents aspects. »
Ainsi, depuis des années, ce photographe chevronné arpente les rues des villes marocaines et parcourt les différents paysages du nord comme du sud du Maroc, afin d’en photographier (du format argentique au format numérique) les êtres/passants avec des portraits des jeunes, des femmes, des hommes et des enfants ; les choses et les objets (la céramique, le bois, les barques, l’artisanat…)ainsi que les lieux et leur architecture (l’ancienne médina, ruelles, remparts, mosquées, églises, vieilles maisons…), sous plusieurs formes et angles de vue qui offrent à l’observateur un moment de bonheur et de jouissance de la beauté de l’objet photographié, en tant qu’objet d’art et objet de contemplation.
En fait, cet auteur-photographe-vidéaste, originaire du nord du Maroc particulièrement de la province de Chefchaouen, précisément dans le pays des Ghomara (auxquels Ibn Khaldoun a consacré une partie de son ouvrage Histoire des Berbères et des Arabes en Afrique du nord, préfacé par Didier Hamoneau et traduit par William Mac-Guckin de Slane), nous emmène aux divers endroits du Maroc, parfois à ses confins à travers un regard personnel nostalgique perspicace, tantôt en noir et blanc, et nous savons qu’esthétiquement l’émotion est dans le noir et blanc qui conserve sa noblesse historique ; tantôt en couleurs reflétant lumière, fraîcheur et sensualisme.

Si Mustapha, ramendeur à M’Diq- Tétouan – Octobre 2010 – ©C. Si-Mohamed
Par ailleurs, de ces photographies, qui nous parlent et nous racontent des récits multicolores et multiculturaux, émane une panoplie de thèmes majeurs traduisant la richesse de l’œuvre artistique de Si-Mohamed. On peut en citer :
Le thème de la nature, en général, et la mer en particulier dans ses facettes méditerranéennes et atlantiques d’où la dominance du bleu marine dans les photos (au près du vert et du gris), « La mer est un espace de rigueur et de liberté. » nous rappelle le grand poète romantique Victor Hugo. Il s’avère que la rigueur caractérise la technique photographie de Si-Mohammed dont les photographies dégagent un air de liberté et d’évasion.

Balcon – Cap Spartel –Tanger- Mars 2024 – ©C. Si-Mohamed

Maghrib2 – Brikcha – Ouezzane- Avril 2014- ©C. Si-Mohamed
La traversée du temps et de l’espace car certaines photographies, sillonnées par le mouvement du temps, captent le voyage de certains lieux entre le passé et le présent comme c’est le cas de certains paysages de Tanger et des lieux de la ville de Chefchaouen. En cela, Si-Mohamed confirme l’idée que la photographie est l’art du temps (et de l’espace).

Qu’importe le temps – Tétouan – Avril 2014 – ©C. Si-Mohamed

Connection – Médina Tétouan – Août 2019 – ©C. Si-Mohamed
Puis le thème du patrimoine culturel marocain (riads, murailles, sites), dans sa grandeur et ses détails (parfois andalous), qui reflète le regard pénétrant du photographe porté sur son « Maroc à lui ». Ce thème montre combien notre artiste est conscient du rôle prépondérant du patrimoine dans la pérennité de la culture des peuples et de leur identité.

Génies2 – Tétouan – Août 2019 – ©C. Si-Mohamed

Terre de feu – Brikcha – Ouezzan – Octobre 2014 – ©C. Si-Mohamed
Ensuite le thème de la diversité spirituelle islamo-judéo-chrétienne que vit le Maroc depuis des siècles, un thème d’envergure qui atteste de l’exception culturelle marocaine dans une époque où le repli identitaire sévit. Pour évoquer ce thème, notre artiste-photographe met en scène la symbolique des différents lieux de cultes dans certaines villes marocaines notamment dans la ville de Tanger. Ces objets photographiés que sont les lieux de cultes transcendent l’espace pour devenir un symbole artistique déconstruisant préjugés et stéréotypes.

Respects mutuels – Tanger – Avril 2010 – ©C. Si-Mohamed
Toutefois, si l’objectif majeur est de photographier le Maroc dans sa diversité, notre artiste a l’art d’esquiver le piège du cliché ou du folklorique pour parvenir à montrer « son Maroc à lui ». De même, il met en exergue la spécificité des Marocains sans verser dans le documentaire pur et dur, alors que longtemps la photographie a été perçue comme outil de documentation ; d’où l’originalité de Si-Mohamed dont le « tir photographique » sait quand et comment saisir « l’instant décisif » et son éternité.
Grâce aux photographies de Si-Mohamed, l’observateur marocain, averti ou non, peut changer son regard sur son pays, sur sa culture et sur son quotidien même, il peut également modifier son rapport à ses espaces habituels qui demeurent, en réalité, inaperçus.
Enfin, mers, déserts, plaines, montagnes enneigées ou non, ports, flore, villes, villages, souks, ancienne médina, portraits divers, autant de cibles variées captées par l’objectif/œil de Si-Mohamed avec un style pittoresque usant de la grammaire visuelle pour donner une remarquable vitalité à ses œuvres photographiques et pour en constituer ce qu’on peut appeler une iconographie mythique du Maroc.

Suspendue1 – Brikcha – Ouezzane – Avril 2014 – ©C. Si-Mohamed
2-La photographie comme projet culturel
Au-delà de sa dimension artistique et plastique, l’œuvre photographique de Si-Mohamed a également une dimension culturelle en ce sens qu’elle émane d’un projet culturel puisque la photo, selon Si-Mohamed, est « objet culturel qui est aussi à mes yeux un outil pédagogique de transmission. » Comme il l’a exprimé dans une interview.
En cela, Si-Mohamed nous rappelle Tolstoï, pour qui, l’art est une transmission, il « tend à transmettre les plus hauts sentiments de l’humanité. » (Qu’est-ce que l’art ?).
En quoi consiste alors ce projet culturel de Si-Mohamed ?
Tout d’abord, il faut rappeler que ce qui définit un projet culturel et le distingue d’un projet non culturel est sa visée socioculturelle et les objectifs qu’il porte, au-delà de sa démarche esthétique et jubilatoire. Et tout projet culturel a pour objectif de promouvoir l’art et la culture, de sensibiliser et éduquer, de faire vivre le patrimoine culturel et de favoriser le dialogue interculturel et intergénérationnel.
A la lumière de ce rappel, on peut affirmer que le point de départ et d’arrivée de l’aventure artistique de Si-Mohamed est cette visée socioculturelle et pédagogique sublimant le patrimoine culturel marocain et met en lumière l’héritage culturel des Marocains qui peut parfois tomber dans l’oubli ou passer inaperçu ; car les gens ont l’habitude d’identifier les choses mais ils ne les regardent pas. C’est ainsi qu’intervient le rôle du photographe/artiste : il nous « montre », nous apprend à « regarder » et « oriente » notre regard. Paul Klee, n’a-t-il pas dit, dans son ouvrage Théorie de l’art moderne que « l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. » ?
Si chaque photographie est une pièce de l’histoire personnelle de Si-Mohamed, elle est également l’histoire de ce pays qui l’a façonné et qui a subjugué son regard d’artiste par sa beauté et sa richesse culturelle. A cet égard, l’authenticité représente la principale caractéristique du projet artistique et culturel de Si-Mohamed. Une authenticité qui invite à la réflexion et à la méditation ainsi qu’à la ré-exploration du Maroc « saisi » dans ces multiples facettes ethnoculturelles.
Ces multiples facettes sont bien évidemment représentées grâce au recours à des techniques photographiques variées allant de la perspective jusqu’aux jeux de lumière et de contraste, en passant par une variation des plans (du large au serré), le clair-obscur et l’emploi minutieux des couleurs. Car capter un instant implique nécessairement de la technique et de la connaissance du sujet. Certains disent le hasard également.
En somme, dans ses photographies tout a une signification culturelle : les lieux, les paysages, les objets, les vêtements, les couleurs, le jour et la nuit, même les détails offrant une vue d’ensemble. Ce tout crée une certaine symphonie culturelle dans l’œuvre photographique de Si-Mohamed
Par conséquent, si « la photo a quelque chose de mortuaire », comme disait Henri Cartier Bresson, les photos de Si-Mohamed, elles au contraire, disent la vie, captent et éternisent l’existence dans sa diversité spatio-temporelle et culturelle. En cela, nous pouvons affirmer que Si-Mohamed pratique « une photographie de vie » qui place, en premier lieu, l’homme au centre de son projet culturel.

Fière – ChefChaouen – Octobre 2016 – ©C. Si-Mohamed
3-Un artiste sollicité
De tout temps, le grand souci d’un artiste réside dans le fait de trouver un public, surtout fidèle, de répondre à une demande qui lui assure la reconnaissance et d’être mis en concurrence avec d’autres artistes. L’artiste-photographe Si-Mohamed, dont l’ouverture et l’échange sont ses principales qualités, n’a pas ce souci. Aujourd’hui, il est très sollicité, aussi bien en France où il expose presque chaque année, comme son exposition actuelle, « Les espaces naturels et les créations humaines : le nord du Maroc révélé » à Dijon, qu’au Maroc où il est invité par plusieurs organismes entre autres la Fondation Mohammed VI de promotion des Œuvres sociales de l’Education – Fondation qui abritera bientôt, à Tétouan, sa nouvelle exposition après avoir exposé ses œuvres dans l’espace rivages de la Fondation Hassan II pour les MRE à Rabat.
Cela signifie que l’œuvre photographique de Si-Mohamed, qui repose sur une assise intellectuelle, est incontournable de par sa beauté et ses valeurs esthétiques, sa richesse thématique et culturelle, et de par le regard original de l’artiste qu’elle porte. Or, tout est dans le regard, comme disait l’historien Paul Guillon : « N’importe qui peut appuyer sur le déclencheur d’un appareil et tirer une image. Mais avoir un regard n’est pas à la portée de tous. »
Par-là, l’expérience artistique de Si-Mohamed, qui attire un grand public, apporte/représente une valeur ajoutée au champ artistique marocain en général et photographique en particulier, qu’elle enrichit également. « D’ici et d’ailleurs », cette expérience, à laquelle il faut s’ouvrir, engage toujours son créateur envers la vie sociale, culturelle et artistique de son pays. Et le Maroc, qui demeure une source d’inspiration intarissable, est toujours reconnaissant envers ses artistes, ses écrivains et ses intellectuels de la diaspora.
Conclusion :
Pour nous faire goûter les qualités de son œuvre et nous faire découvrir les trésors de son aventure photographique, notre artiste Si-Mohamed travaille avec assiduité, aisance et perfection. C’est pourquoi chez lui, chaque déclenchement a un sens, chaque plan reflète une vision de l’objet photographié, voire du monde et chaque mouvement raconte une histoire. Autant dire que pour Si-Mohamed, la photographie n’est pas seulement une passion mais également une raison d’être et un mode de vie qui a ses propres rituels comme ses propres techniques. En cela, il rejoint son prédécesseur Henri Cartier Bresson, fondateur de l’agence Magnum, qui dit : « Photographier est une attitude, une façon d’être, une manière de vivre. »
Enfin, de l’œuvre photographique de Si-Mohamed jaillit un aspect poétique qui fait de la photographie un poème et du photographe un poète: poète de la beauté, de l’instant et de l’éphémère semblable à Lamartine du Lac, ou au Baudelaire de L’Albatros ou du Spleen de Paris. Ce caractère poétique sublime l’acte photographique qui est, par essence, un acte de la création artistique.






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