La stratégie Maroc digital 2030 à l’épreuve de la lenteur et de la numérisation partielle
Saïd El Ghemmaz
Écrivain et chercheur en numérisation et intelligence artificielle
La stratégie Maroc digital 2030, constitue un levier d’une importance capitale pour accompagner les transformations structurelles, que connaît le Royaume du Maroc. Toute accélération dans le rythme de mise en œuvre et de réussite du projet Maroc numérique 2030, contribuera efficacement à accompagner les projets de développement et de modernisation des infrastructures que connaît le pays.
Les infrastructures sportives réalisées par notre pays pour l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations « Maroc 2025 » en sont la meilleure illustration, tant elles reflètent le rôle déterminant de ces équipements dans le renforcement de la position du Maroc sur la carte des pays émergents à l’échelle mondiale.
En revanche, tout retard ou toute entrave à la mise en œuvre de la stratégie Maroc numérique 2030, aura des répercussions négatives sur les efforts de développement entrepris par notre pays. Plus encore, cela pourrait saper l’ambition de développement des Marocains et nous replonger dans le débat du « Maroc de l’arrêt cardiaque », tel qu’évoqué par feu le Roi Hassan II, ainsi que dans celui d’un modèle de développement défaillant, comme l’a souligné le discours royal appelant à l’élaboration d’un nouveau modèle de développement.
La stratégie Maroc numérique 2030 n’est ni un projet ordinaire, ni un simple programme gouvernemental parmi d’autres. Il s’agit d’un projet national qui engage l’ensemble des composantes du pays : ses institutions, ses administrations et ses services. Si le Maroc réussit ce pari, cette stratégie constituera un puissant levier de développement et placera le Royaume parmi les pays émergents de premier plan, mettant ainsi le train du Maroc sur la voie des pays avancés et des sociétés développées.
Dans cette perspective, et alors que nous sommes à mi-parcours de « Maroc numérique 2030 », il est nécessaire d’attirer l’attention sur trois obstacles, susceptibles de constituer de véritables dysfonctionnements dans la réalisation de la transformation numérique du pays et dans son entrée effective au club des nations émergentes.
Premier dysfonctionnement : une lenteur manifeste dans la mise en œuvre de la stratégie Maroc numérique 2030.
La transformation numérique n’est pas un projet ordinaire, ni comparable aux autres projets que le pays peut gérer de manière isolée ou selon le seul rythme du gouvernement, représenté par le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration.
La transformation numérique est étroitement liée aux évolutions mondiales et soumise à des facteurs externes, relevant de la mondialisation économique. Le rythme de sa mise en œuvre n’est pas déterminé par un seul pays, mais par la cadence globale de l’évolution numérique à l’échelle mondiale. Lorsque l’on sait qu’un pays africain a réussi à permettre aux investisseurs de créer une entreprise en moins d’une heure – soit 60 minutes, et au maximum 6 heures, on mesure l’ampleur des défis auxquels nous sommes confrontés.
Deuxième dysfonctionnement : une numérisation partielle et inachevée.
La ministre de la Transition numérique, Mme Amal El Fallah Seghrouchni, a annoncé que le Maroc dispose actuellement de 600 services numérisés. Or, la question fondamentale ne réside ni dans le nombre ni dans la quantité, mais dans la qualité : s’agit-il réellement de services entièrement numérisés dans toutes leurs étapes administratives ? Et quel est le taux réel d’utilisation de ces services par les usagers ?
Il suffit de citer deux exemples de services numériques largement utilisés par les usagers. L’accès aux hôpitaux publics nécessite désormais la prise de rendez-vous via une application numérique. Il s’agit là d’une initiative louable dans un Maroc numérique réussi, auquel nous aspirons tous.
Cependant, une fois arrivé à l’hôpital à l’heure du rendez-vous, l’agent d’accueil vous demande la feuille du rendez-vous imprimée. Or, dans le bureau de cet agent, on ne trouve aucun ordinateur, mais au contraire des piles de documents papier qui rappellent l’administration du siècle dernier.
De plus, la numérisation ne contribue à l’amélioration de la performance des services hospitaliers, que de manière très limitée, au point que l’usager ne perçoit parfois aucun changement concret. Par exemple, lorsque le médecin traitant vous demande de revenir pour une consultation de contrôle, la logique de la numérisation voudrait que vous puissiez rencontrer directement votre médecin sans repasser par toutes les étapes administratives. Pourtant, dans les hôpitaux publics, le rendez-vous de contrôle, impose de reprendre l’ensemble des procédures administratives, comme si vous entriez à l’hôpital pour la première fois.
Cela épuise l’usager et alourdit la charge de travail des employés. Où est donc l’efficacité de la numérisation dans ce cas ?
Le deuxième exemple concerne l’inscription au pèlerinage (Hajj), qui se fait de manière numérique. Toutefois, l’usager est tenu d’imprimer sa fiche d’informations, de se rendre à l’annexe administrative, d’attendre le fonctionnaire chargé des dossiers du Hajj pour lui remettre le document, puis de répondre à des questions sans aucun lien avec la numérisation, car l’administration continue de traiter l’usager selon une logique héritée du siècle dernier. Le fonctionnaire ne dispose pas d’un ordinateur connecté à Internet et travaille conformément aux règles de l’administration traditionnelle.
On peut, à partir de ces deux exemples, mesurer et analyser de nombreux services numérisés, sans entrer dans le détail.
La ministre de la Transition numérique a également évoqué, depuis la tribune du Parlement, la numérisation du parcours de candidature libre à l’examen du baccalauréat. Elle a précisé que cette démarche nécessitait auparavant deux jours de procédures, alors qu’elle s’effectue désormais en moins de 20 minutes, sans déplacement.
Voilà le type de numérisation qui sert réellement nos ambitions de développement, et voilà l’effort numérique que nous saluons et applaudissons. De telles réalisations doivent être généralisées à l’ensemble des services numérisés, afin d’éviter une numérisation partielle ou une transformation digitale défaillante qui ne servirait pas l’ambition d’un Maroc émergent.
Troisième dysfonctionnement : la faiblesse de la promotion des services numérisés et la méconnaissance de leur existence par les usagers.
Il s’agit là d’un dossier lourd et crucial, sur lequel le ministère de la Transition numérique doit se pencher dès à présent, avant qu’il ne soit trop tard et que nous ne tombions dans une transformation numérique souffrant, elle aussi, de dysfonctionnements structurels.
La numérisation n’est pas seulement un projet technique ou technologique ; c’est avant tout un projet sociétal. Des services numériques qui ne sont pas utilisés par les usagers sont des services voués à l’échec et ne servent en rien l’objectif de Maroc numérique 2030, quel que soit leur niveau de développement technologique, et même s’ils recourent aux applications les plus avancées de l’intelligence artificielle.
Il incombe au ministère de Mme Seghrouchni d’adopter, dès maintenant, des enquêtes et des questionnaires permettant de mesurer le degré de satisfaction des usagers vis-à-vis des services numérisés, ainsi que leur taux réel d’utilisation.
En conclusion, la stratégie Maroc numérique 2030 a atteint la moitié de son parcours, et le moment est venu d’évaluer les réalisations, de corriger les erreurs et d’améliorer les performances.
Le danger le plus sérieux qui menace la réforme administrative dans notre pays, réside dans ce que l’on pourrait appeler « la réforme de la réforme » : une réforme censée moderniser l’administration et simplifier ses procédures, mais qui se transforme en une spirale de réformes successives dont on ne sait comment sortir. La réforme du système de l’éducation et de la formation en est le meilleur exemple.
Nous craignons que le projet de transformation numérique au Maroc ne souffre du même travers, nous enfermant dans une numérisation chaotique qui engendrerait une réalité hybride : ni une véritable société numérique, ni une société capable de revenir aux procédures de l’administration traditionnelle.






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