Justice temporelle et citoyenneté hydrique: Vers une déconstruction des architectures invisibles du pouvoir et de la discrimination
Dr. Abdellah Chanfar
Depuis que la théorie de la justice s’est constituée comme principe directeur de la répartition équitable des richesses et des opportunités, l’attention s’est principalement portée sur les dimensions visibles : la pauvreté, le chômage, les inégalités territoriales, la précarité des conditions de vie. Mais derrière ces couches apparentes, opèrent des structures invisibles qui reproduisent les inégalités selon des logiques plus subtiles : le temps, l’eau, l’espace. Non seulement en tant que ressources, mais comme instruments de domination symbolique et technique qui façonnent le rythme de la vie et redéfinissent les hiérarchies de citoyenneté.
Peut-on alors penser la justice d’abord comme une justice temporelle, avant d’être hydrique ou spatiale ? Est-il possible de parler d’une réelle « citoyenneté hydrique » dans un contexte où l’accès aux ressources est rythmé par des inégalités temporelles ? Que signifie une justice différée dans le temps ? Et si la pauvreté était, en premier lieu, une pauvreté en temps avant d’être une pauvreté en revenu?
Celui qui possède le temps détient l’eau et l’espace:
Dans les systèmes traditionnels, le contrôle du « tour d’eau » ou de « l’horloge hydraulique » déterminait la position d’un individu dans l’échelle d’influence. Aujourd’hui encore, malgré les techniques modernes de distribution, la structure symbolique demeure inchangée : celui qui maîtrise le moment de l’accès à l’eau contrôle la véritable valeur du droit. Obtenir de l’eau après des heures ou des jours d’attente en périphérie n’est pas équivalent à y accéder instantanément au centre. La justice ne se mesure donc pas seulement en quantité, mais en rythme d’accès.
Peut-on dès lors élaborer un nouveau concept de justice hydrique, fondé non seulement sur l’équité spatiale, mais sur l’équité temporelle dans l’accès à l’eau ? Serait-il envisageable de concevoir un plan hydrique national incluant un indicateur du « droit au temps hydraulique »?
L’espace temporaire et le temps différé:
Les villages et les zones marginales ne sont pas seulement éloignés géographiquement, mais également temporellement. L’espace devient temporaire lorsqu’il est privé de temps administratif ou d’investissement. Une route impraticable exclut un village du cycle économique; l’absence de réseau prive une collectivité territoriale de sa participation politique ; un projet retardé plonge une région entière dans une léthargie développementale de plusieurs années.
Cela ne révèle-t-il pas une forme de colonisation spatio-temporelle? Où le centre contrôle non seulement les décisions, mais aussi le rythme de vie en périphérie? Serait-il possible de redessiner la carte du Maroc non seulement par le territoire, mais par le temps ? Une carte qui montre où les gens vivent dans le « maintenant » et où d’autres survivent dans un « plus tard différé »?
Citoyenneté hydrique et inégalités temporelles:
La citoyenneté hydrique est souvent réduite au simple droit d’accès à l’eau. Or, cela reste insuffisant. Celui qui vit près d’un poste de distribution obtient l’eau rapidement, tandis que celui au cœur des oasis attend son tour, et peut même en être privé en période de sécheresse. La femme rurale qui parcourt des kilomètres pour puiser de l’eau ne fournit pas seulement un effort physique : elle paie une taxe temporelle et spatiale.
Le droit à l’eau peut-il exister sans justice temporelle? Ne faudrait-il pas passer de la garantie d’accès à la garantie de délai d’accès? Le moment n’est-il pas venu d’intégrer le temps d’attente comme indicateur de discrimination cachée dans les politiques publiques ?
L’attente comme mécanisme de domestication:
L’attente n’est pas qu’un état ; c’est une technique. Lorsqu’un citoyen est contraint d’attendre pour une autorisation, un service ou de l’eau, il ne fait pas que patienter : son conscience est remodelée, on l’habitue à céder, à patienter, à accepter. C’est une manière de produire un loyalisme provisoire, une soumission intériorisée, et de reconstruire la hiérarchie des priorités dans son esprit : ne réclame pas tout de suite, attends ; ne sois pas pressé, l’avenir est une promesse perpétuelle qui ne se réalise jamais.
Face à cette multiplicité des loyautés personnelles, il ne nous reste que l’appartenance à l’État et à l’institution monarchique. D’où le besoin d’une stratégie nationale pour renforcer la mémoire collective et l’imaginaire commun, et pour reconstruire la conscience de la personnalité marocaine.
Est-ce là une nouvelle forme de domination indirecte ? Le temps est-il devenu un instrument invisible de domination politique ? Peut-on considérer aujourd’hui le report des projets comme une violence administrative temporelle ?
Des solutions complexes hors du cadre classique:
On ne peut résoudre ces problématiques avec les outils classiques de planification. Il faut dépasser la logique quantitative pour penser en rythmes :
1. Élaborer des cartographies temporelles de l’espace, mesurant les écarts d’accès en fonction du temps, non seulement de la distance.
2. Intégrer un indice de pauvreté temporelle dans les classifications sociales : on ne peut comprendre la précarité sans analyser le temps perdu dans l’attente.
3. Introduire un indicateur temporel dans l’évaluation des politiques publiques : il ne suffit pas qu’un projet soit réalisé, il doit l’être dans un temps équitable.
4. Fonder un pacte trinitaire de justice, reconnaissant le temps, l’espace et l’eau comme ressources intégrées à redistribuer simultanément.
Vers une justice synchronique, au-delà de la seule distributionnelle:
Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est d’une justice synchronique, qui redistribue les rythmes de vie, et pas seulement les ressources. De même que la justice sociale réclame la redistribution des richesses, et la justice territoriale celle des investissements, la justice temporelle, hydrique et spatiale exige une redistribution équitable du droit de vivre à temps.
Oserons-nous penser le temps comme un droit constitutionnel ? Peut-on demander des comptes à l’acteur public non seulement pour son absence d’action, mais pour ses retards ? Atteindrons-nous un jour le point où l’on pourra affirmer : « Vous avez tardé, et c’est une forme d’injustice »?
• Conclusion:
La justice, ce n’est pas seulement que personne ne soit exclu, mais que personne n’attende ou ne soit reporté.






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