Gebran Tarazi – un maître de l’abstraction géométrique arabe

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Auteur : Amor Ghedamsi
Traducteur : Hind Terro

 

 

 

La vente d’une banane collée au mur, pour une somme colossale, lors de l’exposition « Art Basel », comme étant une œuvre de l’italien Maurizio Cattelan, est un exemple des phénomènes qui ont affligé l’art, le vidant de ses significations spirituelles et humaines. En fait, certains contextes ont conduit à cette grande transformation, qui est le résultat naturel de la brutalité et de la schizophrénie liées au libéralisme, s’appuyant sur des significations modernes nobles qui libéraient l’énergie de l’individu. Cette libération a inclus l’art, le sauvant des restrictions des autorités fermées et des moules scolaires et académiques. Mais cet art, dont la libération était liée au concept de modernité occidentale, est devenu sous l’emprise des ploutocrates. L’art n’est plus un producteur de richesses, mais la richesse elle-même, armée des médias, est devenue le producteur de l’art.

Ce qu’on appelle aujourd’hui comme la mort de l’art ou sa transformation en spectacle, ne concerne pas seulement l’Occident, car des entités qui incluent différentes cultures et civilisations du monde ont été intégrées, depuis plus d’un siècle, pour faire partie de cette modernité artistique en effaçant ses fondements culturels et professionnels issus de ses caractéristiques. Même notre histoire artistique s’écrit à partir de l’émergence des médias et des styles artistiques occidentaux. Ce stéréotype ne se fait pas seulement à travers un modèle ou un exemple de réussite, de sorte que nos artistes recherchent la gloire et la célébrité à travers la « banane » qui leur permettra d’y parvenir, mais c’est aussi un stéréotype qui se fait à travers des institutions efficaces et établies qui s’étendent des instituts d’enseignement et des musées aux biennales, collections et mécènes.

Pour faire face à cette dégradation générale, qui vide l’art de ses significations et de ses connotations accumulées à travers les civilisations et les âges, nous devons relire notre histoire artistique, à partir du moment de son heurt avec la modernité occidentale, qui est un moment unique et distinct. En fait, c’est un moment qui est étroitement lié à notre bagage culturel et civilisationnel, et c’est en même temps un moment de compréhension et d’acceptation de la modernité de l’autre.

Ce moment de heurt concerne ces artistes qui, malgré leur rareté, ont fondé leur art sur leur héritage culturel avec ses connotations spirituelles et philosophiques pour construire leur propre modernité et leur individualité créative. À titre d’exemple, on cite l’expérience de l’artiste libanais Gebran Tarazi, qui résume ce noble sens d’un art résistant aux stéréotypes et à la tradition, au nom de l’identité et sans tomber dans la dégradation civilisationnelle, au nom de la modernité, étant en même temps moderne dans son sens individuel.

L’un des paradoxes qui démontre la fragilité du discours artistique dominant est que les œuvres de l’artiste Gebran Tarazi n’ont été acceptées en Occident comme des œuvres modernes « valides », qu’en les comparant à celles de l’artiste international Victor Vasarely. En fait, en 2016, à Paris, les œuvres de Tarazi ont été exposées aux côtés des œuvres de Vasarely. Ce dernier s’appuyait beaucoup, suivant son style dans l’art de l’illusion visuelle, sur les décorations géométriques orientales dans l’art de la gravure et de la construction abstraite. En effet, cela représentait les métiers et l’artisanat dont la famille de l’artiste Tarazi a hérité, de père en fils, avant que le fils Gebran n’en fasse son point de départ pour une aventure artistique, et sa manière pour sculpter une expérience singulière.

Ces racines qui nous font planer

Les racines de Gebran Tarazi remontent à sa famille distinguée, qui pratiquait l’artisanat oriental traditionnel, comme la sculpture sur bois et l’arabesque. En 1860, son arrière-grand-père s’installa à Beyrouth, venant de Damas. Ses ateliers d’artisanat deviennent célèbres et demandés pour la décoration des palais à Damas, Beyrouth, Jérusalem et Caire. En 1946, la famille s’installa au Maroc, où Gebran Tarazi grandit et approfondit ses connaissances quant aux caractéristiques de l’artisanat décoratif, notamment grâce à son père qui y ouvre des boutiques d’antiquité traditionnelle marocaine et orientale. En 1959, Gebran rentra avec sa famille au Liban, pour commencer sa carrière d’artiste et d’écrivain, inspiré par son héritage culturel, civilisationnel et familial, et construire son expérience, non pas en tant qu’artisan reproduisant les mêmes formes, mais en tant qu’artiste partant de ses racines, pour arborer dans l’innovation comme un soi créatif. En fait, son état de conflit avec la modernité importée par la force du colonialisme, menant à la perturbation et à l’exclusion des structures traditionnelles, l’artisanat inclus, ne l’a pas conduit à se replier sur son moi culturel et civilisationnel, ni à se jeter dans le cercle de la tradition et de l’imitation, au nom de cette modernité importée.

En fait, l’immunité intellectuelle a aidé Gebran Tarazi à représenter la modernité sans perdre ses propres racines. Et c’est ce qui se manifeste dans ses écrits et réflexions, car il croit que chaque culture locale fait partie des cultures universelles, néanmoins sans s’y dissoudre. Reproduire les valeurs héritées sous leur forme rigide est un cimetière pour le patrimoine, car cela le rend incapable de perdurer et de se distinguer des autres cultures. Ainsi, nous pouvons voir la différence essentielle entre l’universalité, qui se fonde sur la diversité et la pluralité et représente l’autre en tant qu’être humain, et la mondialisation comme hégémonie, stéréotypage et modelage.

Selon le dictionnaire de l’art moderne, nous pouvons classer les œuvres de Gebran Tarazi dans le domaine de l’abstraction géométrique. Mais si nous voulons examiner selon le principe d’identification avec la référence visuelle et philosophique de ses œuvres, qui ont des racines antérieures aux classifications et aux concepts du dictionnaire de la modernité artistique, les œuvres de l’artiste dépendent dans leur composition du concept « Qayem Nayem », dont nous trouvons les racines dans l’art de l’arabesque et de « l’unité ». C’est-à-dire cette construction traditionnelle qui abonde dans nos anciennes villes de Damas à l’Andalousie, en passant par le Caire, Kairouan, Marrakech et autres. Le sens du « Qayem » (rectangle – droit) est vertical, tandis que le « Nayem » est un rectangle étendu horizontalement, avec deux « Qayem Nayem » reliés entre eux autour du carré environnant, pour former l’unité de base de la composition géométrique, à travers des formes géométriques qui comprennent des rectangles et des carrés. Des zones d’accord et d’harmonie se forment à l’infini. La forme géométrique est générée d’un au multiple et de la stabilité au mouvement, via ce que la densité de couleur imprègne comme diversité et contraste. Les œuvres de l’artiste apparaissent comme faisant partie d’une structure architecturale qui va du simple au compliqué et de l’un au complexe. Il s’agit d’un résumé condensé et visuel de la philosophie spirituelle sur l’unité de l’existence, connue en Orient, dans les doctrines mystiques des grandes religions, dans la philosophie grecque, avec son influence orientale pythagoricienne sur l’équilibre entre le limité et l’infini. En fait, tout dans l’univers exige cette intégration pour être complet, et les vérités n’émergent que de cette harmonie et concordance entre le limité et l’infini, entre les êtres et le vide qui les sépare.

Les œuvres de Gebran Tarazi semblent émerger de cet esprit qui réside dans les détails de notre ancienne architecture Kairouanaise, qui s’étend du Levant à l’Andalousie. Ces œuvres incarnent ainsi un moment de connexion et de séparation à la fois, nous rappelant et nous renvoyant à notre bagage visuel manifesté dans cette architecture riche et merveilleuse. En même temps, ces œuvres en sont indépendants, selon ce que l’artiste a développé et apporté à leur égard en termes de renouvellement créatif dans leurs compositions géométriques et dans leurs couleurs diverses.

La leçon fondamentale de l’expérience d’un artiste comme Gebran Tarazi s’inscrit dans une thématique générale, qui cherche un moyen de surmonter, à travers l’art, cette barbarie singulière qui inclut presque tout ce qui nous entoure, à travers les phénomènes de domination et de stéréotype. C’est cette barbarie, comme le résume Tzvetan Todorov, qui consiste en l’égocentrisme et le déni des autres cultures. Cette condition ne concerne pas seulement nos sociétés dominées par la pensée fondamentaliste et traditionnelle, mais inclut aussi l’autre occidental. Todorov dit : « Une culture qui pousse ses adeptes à être conscients de leurs propres traditions, et en même temps à savoir s’en distancer, est une culture supérieure à celle qui se contente de satisfaire l’égocentrisme de ses membres en leur garantissant qu’ils sont les meilleurs du monde et que les autres groupes humains ne méritent pas l’attention. »

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