Najim Ramli
Contrairement à la théorie pessimiste et apocalyptique de Samuel Huntington « le choc des civilisations », tant critiquée pour ses simplifications politiques, son découpage grossier des frontières civilisationnelles et son appel au sursaut de l’Occident sur la scène internationale pour résister aux prochaines guerres des civilisations qui seront à l’avenir les principaux facteurs de conflits, beaucoup d’acteurs internationaux en Occident comme en Orient, défendent et militent avec conviction pour une alliance entre les civilisations. Ils rejettent la chimère du caractère irréconciliable des civilisations et le fait qu’elles sont désormais appelées à s’affronter, depuis l’éclatement de l’Union soviétique et la chute du Mur de Berlin qui sonnent le glas des idéologies, ils rejettent également l’idée que l’attitude et l’action des peuples sont déterminées uniquement par leurs cultures. Aussi réfutent-ils l’idée de réduire le monde et sa diversité en espaces géographiques et en civilisations distinctes vouées à se battre entres elles jusqu’à la fin des temps. Il en résulte que la paix, la sécurité et la stabilité du monde résident dans l’entente, l’acceptation et la compréhension mutuelle, que l’avenir de l’humanité est garanti par la coopération, le respect et la coexistence pacifique et que le monde serait meilleur, paisible et prospère par l’alliance et le dialogue des civilisations.
Qu’est ce qu’on entend donc par le dialogue des civilisations ? Quels sont les obstacles et les limites de ce dialogue ? Le dialogue entre l’islam et l’occident est il possible ?
Telles sont les principales problématiques auxquelles nous essayerons de répondre le long de cet article.
I- Le dialogue des Civilisations
1- Définition de concept :
A- Qu’est-ce que le dialogue :
Le dialogue est la communication entre les personnes pour échanger les paroles avec des intentions diverses, soit par convivialité et civilité, soit pour échanger des informations ou résoudre leurs différends, il est une activité fondamentale chez les hommes, c’est une des formes essentielles des relations humaines et des rapports sociaux. Deux interlocuteurs ou deux personnes ont droit à la parole et doivent parler pour exister, et l’inexistence de chacun implique celle de l’autre. Le dialogue implique un mouvement vers l’autre, un effort pour aller vers autrui. Il découle de la conscience de nos limites, de l’impossibilité de l’autarcie et du dépassement d’un certain autisme. La voie du dialogue c’est le choix de moyens pacifiques pour régler tous les différends qui surviennent entre les hommes, il s’oppose à la fois au monologue et à l’usage de la force.
Le dialogue, activité fondamentale de l’homme, représente donc la voie royale de la découverte, du savoir, de la compréhension du monde, de la connaissance de soi et des autres, de la création, de la communication, de l’échange, de l’entente et de la tolérance.
B- Qu’est-ce qu’une civilisation ?
Selon le Robert, la civilisation est « l’ensemble des caractères communs aux vastes sociétés les plus évoluées; ensemble des acquisitions des sociétés humaines (opposées à nature, barbarie) et des phénomènes sociaux (religieux, moraux, esthétiques, scientifiques, techniques) communs à une grande société ou un groupe de sociétés ». Le terme désigne aussi le fait pour un peuple de quitter une condition primitive (un état de nature) pour progresser dans le domaine des mœurs, des connaissances, des idées.
Définie ainsi, la civilisation se rapproche de la notion de culture qui est pour certains un synonyme, chose que réfutent d’autres. En tout cas le concept de culture, évoluant vers une acception élargie sous l’influence des sciences humaines pour déborder le sens étroit de culture cultivée ou savante, a fini par signifier « ce tout complexe comprenant à la fois les sciences, les croyances, les arts, la morale, les lois, les coutumes et les autres facultés et habitudes acquises par l’homme dans l’état social ». C’est tout ce que l’homme, grâce à son activité, ajoute à la nature pour améliorer ses conditions de vie, que ces résultats soient matériels ou symboliques. Les deux notions se recoupent quand elles désignent l’ensemble des aspects ou caractères sociaux (religieux, moraux, esthétiques, scientifiques, techniques) propres ou communs à une ou plusieurs sociétés.
Par ailleurs, la culture ou la civilisation représente donc ce que l’homme ajoute à l’état de nature. Mais le mot renvoie à deux notions différentes selon qu’on l’emploie avec l’article défini ou indéfini et il existe donc une distinction de sens entre la civilisation et une civilisation. Si la première désigne un état (avancé) de développement des sociétés humaines, la seconde renvoie à une aire culturelle et un groupe humain qui a en commun un ensemble de traits liés à sa vision du monde et de l’homme (découlant de ses conceptions religieuses ou philosophiques et éthiques) mais aussi à la manière dont il organise sa vie sociale politique et économique et satisfait les divers besoins des individus (éducation, santé, loisirs, etc..). Cela concerne donc les valeurs culturelles, les connaissances scientifiques, les inventions techniques et tous les aspects matériels propres à une communauté.” Dans ce sens il y a eu au cours de l’Histoire diverses civilisations. Certaines ont complètement disparu pour ne laisser que des traces, d’autres ont continué à exister en évoluant et en s’adaptant, d’autres sont apparues et se sont développées.
2. Le dialogue entre civilisations :
L’Histoire nous apprend que des relations et des échanges ont toujours existé entre les peuples, les nations et les civilisations. Certes, ces échanges étaient beaucoup plus limités que ceux qui caractérisent le monde moderne depuis le développement du commerce international puis l’explosion des technologies des processus qui a culminé avec l’ère de la communication et de la mondialisation. En dépit de leur caractère plus restreint dans le passé, ils ont permis aux hommes de diverses cultures de se connaître, d’exporter ou d’importer des biens voire de s’influencer. Comme le souligne le grand historien Fernand Braudel, « aucune civilisation ne vit sans mouvement propre, chacune s’enrichit des échanges, des chocs qu’entraînent les fructueux voisinages ». Dans un contexte toujours marqué par l’échange, il y a eu aussi constamment -comme aujourd’hui- une compétition ou rivalité entre les civilisations qui se sont efforcées d’affirmer leurs modèles et leurs normes culturels, de diffuser leurs produits matériels ou symboliques, voire d’imposer leur hégémonie. Cette émulation est bénéfique pour l’humanité, car elle constitue un facteur de développement et de civilisation, chaque nation cherchant à créer, à faire mieux ou à maintenir son avance, ce qui stimule le progrès et les inventions, à condition toutefois de garder le sens de l’humain, de la solidarité, de l’amour.
Le dialogue ou la communication entre les peuples et les cultures correspond donc à un phénomène ancien favorisé par la circulation des biens et marchandises, l’adoption des inventions de certains peuples par d’autres, la diffusion des connaissances, des idées et des produits culturels.
Aujourd’hui, les anciens modèles d’espaces d’échange ou de cités où se déploie le dialogue interculturel, sont perpétués par la situation des grandes mégapoles ou capitales mondiales, haut lieu du cosmopolitisme, comme Paris ou New-York, grâce au brassage ethnique, multiculturel, aux musées et aux bibliothèques… Les civilisations se sont toujours influencées de manière variable, en fonction de leur prestige et rayonnement ; et les hommes ont toujours apprécié les produits matériels et les inventions des autres peuples ou adopté leurs idées et connaissances lorsqu’ils les considéraient comme convenables et utiles.
L’Histoire nous livre aussi des exemples d’influence profonde à travers la diffusion d’une culture et de son vecteur essentiel qu’est la langue. Ce fut le cas avec le latin qui, grâce au christianisme, est devenu la langue de la liturgie, du savoir et des sciences dans toute l’Europe médiévale et bien au-delà de la Renaissance ; avec l’arabe ensuite grâce à l’islam, devenu la langue d’une civilisation brillante (science, culture, techniques) ; puis avec le français promu langue universelle au 18° et au 19ême siècle, vecteur d’une civilisation prestigieuse grâce notamment aux idées des Philosophes des Lumières et de leurs continuateurs au siècle suivant; avec aujourd’hui l’expansion, voire la suprématie de l’anglais qui coïncide avec le triomphe de l’Amérique et de ses modèles. Une langue étant liée à une culture dont elle est l’efficace vecteur, toute expansion linguistique est synonyme d’influence et de conquête culturelle, des phénomènes humains très anciens au cours de l’histoire tels que les migrations des individus et des peuples ont conduit les hommes à s’ouvrir sur l’altérité, à connaître la différence et à communiquer avec l’Autre pour donner et recevoir. Pour des raisons diverses et parfois mêlées, culturelles, religieuses, économiques, politiques, les hommes se sont déplacés à la recherche de terres plus propices, ou d’un asile, d’un idéal, de biens ou de valeurs sacrées. Il est vrai que ces migrations ont pris des formes violentes ou engendré des guerres qui étaient derrière la logique de conquête, de rapines ou celle de la défense de la patrie par les autochtones, mais souvent se sont instaurés des rapports pacifiques entre autochtones et migrants, étrangers, envahisseurs, conquérants, permettant le métissage ethnique et les échanges ; et ouvrant la voie aux influences réciproques et à l’émergence d’une civilisation nouvelle, fruit d’une synthèse élaborée au cours du temps et qui évoluera, elle-même, par la suite au contact d’autres cultures venues d’ailleurs.
Aujourd’hui cette situation est devenue, avec les phénomènes migratoires et le développement des échanges touristiques, commune à toutes les nations et à toutes les régions de la planète. La mondialisation tend à accélérer un processus d’échange et de communication grâce notamment aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Nous sommes devenus « le village planétaire », selon l’expression du philosophe canadien Marshall MacLuhan, un village où tout le monde se connaît ou presque, en tout cas où les gens, plus qu’avant, sont ouverts sur l’altérité, les variétés ethniques et les différences culturelles. Ce qui contribuera efficacement à la réalisation de la paix et de la sécurité internationale, en fondant des bases solides pour un monde pacifique et coopératif, aspirant à l’entente et à la compréhension mutuelle et bannissant le rejet de l’Autre, la méfiance, le mépris et l’arrogance.
II- Quels sont les obstacles el les limites de ce dialogue ?
Parmi les obstacles majeurs à un dialogue entre les civilisations qui découlerait de la reconnaissance, du respect mutuel et de l’amitié entre les peuples, les nations et les cultures, figurent deux postures condamnables qui incitent au mépris de 1’Autre, voire son agression et à sa domination : le racisme et l’ethnocentrisme.
A- Le Racisme :
Certes, le racisme n’a plus aujourd’hui le soutien dont il a bénéficié au cours du passé et ce jusqu’à une époque récente où il a culminé avec des régimes -au cœur même de l’Europe civilisée- qui ont créé l’horreur, en régnant par la contrainte, la haine et la destruction. Ces régimes ont semé la désolation et fait triomphé une barbarie jamais atteinte auparavant, en pratiquant un génocide à grande échelle visant des hommes en raison de leur appartenance raciale, confessionnelle ou de leur orientation idéologique, écrivant ainsi une page d’infamie dans l’histoire d’une humanité ayant sombré dans une démence destructrice fondée sur des convictions raciales et racistes prônant la supériorité de la race aryenne sur les autres groupes humains. Cette folie, qui a visé de manière particulièrement tragique les juifs et qui a fait également souffrir et martyriser des millions d’hommes, pour leur appartenance ethnique ou leurs choix idéologico-politiques, était l’aboutissement d’une culture de la haine propagée par des courants idéologiques divers, fondés soit sur des préjugés religieux ou des préjugés mettant l’accent sur l’inégalité des races.
Malheureusement ces convictions ont toujours hanté des individus et des groupes pour qui l’Autre était un être inférieur et méprisable en raison des ses caractères physiques, ethniques ou religieux. Livrés à leurs passions et leurs préjugés, les diverses ethnies ont secrété au cours de l’Histoire les mêmes représentations de la supériorité de soi et de l’infériorité de l’Autre (Chinois Hindous, Grecs, Romains. Germains, Juifs, Arabes, Européens d’Europe et des Amériques, etc. Tous n’ont pas échappé à ces complexes)
Aujourd’hui ce racisme n’a pas complètement disparu, existant à l’état résiduel ou rampant, mais il ne s´étale plus avec autant d’insolence et d’assurance.
B-L’ethnocentrisme :
Ce qui est préoccupant en effet aujourd’hui c’est plutôt l’ethnocentrisme qui, poussé jusqu’à ses limites les plus extrêmes, conduit les groupes humains à des pratiques d’agression et de domination. Il a justifié les guerres de conquête et les guerres coloniales tout au long de l’histoire. C’est lui, aujourd’hui, qui est derrière l’idée du choc des civilisations. Les tenants de cette théorie (comme Bernard Lewis, Samuel Huntington…), pour justifier la nécessité d’une confrontation entre des cultures opposées et irréductibles, préfèrent se cacher derrière la violence de l’Autre. Ainsi, pour les Chrétiens, la tendance des conservateurs accuse la culture musulmane d’engendrer la haine, l’agressivité, la violence et le terrorisme sous cette étiquette et de manière abusive sont confondues d’ailleurs diverses pratiques allant de la résistance de personnes ou groupes opprimés aux meurtres barbares d’individus criminels, cruels et sanguinaires.
A l’inverse, pour bien des Musulmans, ce sont les tenants arrogants d’un type de christianisme qui sont responsables de la situation actuelle, leur rappelant immanquablement les souvenirs du passé et notamment les Croisades dont la première fut décidée et bénie par le Pape Urbain II (Revue d’histoire de l’Eglise de France. Année 1927 /n°60), puis les suivantes dirigées par des Rois et des nobles européens très chrétiens, et comme pour les confirmer dans leur intuition et leur conviction, le Président Bush, « un des principaux animateurs des guerres modernes en terre d’Islam » comme l’écrit Alain Joxe (Les guerres de l’empire Global, 2012), pour des raisons qui se révèlent avec le temps toutes fallacieuses, définit explicitement son action comme une nouvelle croisade, il ne demande finalement rien à l’ONU et proclame le droit du système américain à agir de manière autocratique pour la défense de ses intérêts par les moyens qu’il décide de mettre en œuvre. Il avait tendance à rejeter sur les autres sa propre violence. C’est ainsi que le monde est entré dans la spirale de violence où chacun cherchant à rejeter sur l’autre une violence qui, loin d’être unilatérale, est au fond mimétique, c’est-à -dire qu’elle copie et imite celle de l’autre. Ceux qui s’accusent réciproquement de violence sont souvent tous des violents.
En définitive, pour reconnaître et respecter l’Autre, il convient d’accepter de mettre en question l’ethnocentrisme, c’est même le passage. Cependant dans cet effort d’une ouverture sur l’Autre il ne s’agit pas d’une approche cognitive. Car tout le monde est conscient de l’ethnocentrisme et du sentiment que la culture de tout un chacun constitue la norme par rapport à laquelle il juge celles des Autres. En fait il ne suffit pas de connaitre souvent à travers les cultures des Autres mais il s’agit plutôt d’une orientation éthique et d’une posture morale par rapport à l’altérité. Ce n’est pas tant la connaissance de l’Autre qui est ici en jeu mais le respect de celui-ci comme être différent culturellement.
III. Le dialogue entre l’Islam et l’Occident est-il possible ?
Entre Islam et Occident le dialogue est-il possible ou au contraire sommes-nous devant deux civilisations diamétralement opposées, antagonistes et irréconciliables en raison, comme le soutient Huntington, de l’incompatibilité de l’Islam avec les valeurs auxquelles croient les Occidentaux et tout le courant de pensée qu’il draine derrière lui ?
En vérité, les analyses et les convictions de ce courant s’appuient sur une lecture tronquée des réalités islamiques et une réduction caricaturale du monde musulman, très complexe, à une minorité dont l’attitude se définit à partir d’une base émotive et non à partir de positions raisonnées fondées sur une réflexion sur les textes de 1’Islam.
Il faut donner la parole aux élites qui comptent, qui réfléchissent et développent un discours et une interprétation marqués par la rationalité et non sur une instrumentalisation ou manipulation passionnelle de l’islam et une lecture réductrice, littérale et tronquée. Dans son ouvrage intitulé Dialogue et communication (1995), le grand penseur marocain Mahdi ELMandjra, a proposé trois principes fondamentaux pour favoriser le dialogue non seulement entre les pays musulmans et occidentaux mais aussi entre toutes les nations et communautés :
l- Une redistribution équitable du pouvoir et des ressources dans les pays et entre les nations.
2- Le respect de l’Etat de Droit, la participation démocratique et le respect des droits humains.
3- Le respect des valeurs culturelles des peuples afin de préserver la diversité culturelle.
Evidemment, l’expérience a démontré que pour sortir de cette situation d’incommunication entre l’Occident et le monde musulman, il faut travailler dans deux directions : le passé et l’avenir. Beaucoup de problèmes actuels viennent du passé. Il s’agit de ne plus faire une espèce de fixation sur la zone douloureuse de l’Histoire, lourde de conflits, écrite avec du sang et des larmes. Il faut savoir dépasser cet héritage et accepter d’entreprendre un travail et devoir de mémoire bénéfique et salutaire, cherchant la construction de l’avenir à travers le dialogue, l’entente et l’amitié, sans remonter jusqu’aux temps déjà lointains des conflits médiévaux.
Sans doute, cette lourde responsabilité incombe aux élites des deux côtés, aux divers organismes et associations (de la société civile), aux opinions publiques éprises des valeurs de tolérance, de dialogue et de paix, aux immigrés et citoyens européens et américains d’origine musulmane, aux croyants des deux rives (à travers le dialogue islamo-chrétien). Aussi est-il impératif pour les Musulmans confrontés aujourd’hui à la difficile tâche de conception et de mise sur pied d’un projet de renaissance, de comprendre qu’ils doivent mener leur reconstruction identitaire et proposer une définition de leur identité non par rapport ou par opposition au monde occidental. Car cela serait absurde, il desservirait et déconsidérait l’Islam et le réduirait ainsi à un épiphénomène qui cherche à se définir par rapport à l’Occident et à sa civilisation et non à partir et sur la base de ses propres principes et valeurs.
En somme, le dialogue des civilisations est un principe essentiel pour la construction d’un monde de paix, de justice et de coopération. C’est un défi permanent, mais aussi une opportunité de renforcer les liens humains et d’ouvrir la voie à un avenir plus solidaire.
« La paix ne se fait pas par l’isolement, mais par l’ouverture au monde, et la sagesse ne se trouve pas dans un seul livre, mais dans les pages des autres. »






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