Transhumance politique au Maroc : une lecture de la crise de la représentation et de la démocratie partisane
Abdelali Hamidine
Un bref aperçu statistique du marché des transferts.
Au vu des décisions rendues par la Cour Constitutionnelle entre le 15 juin et le 19 août 2026 concernant les démissions de membres des deux chambres du Parlement et les informations ultérieures relatives aux adhésions à d’autres partis, nous sommes confrontés à l’une des approches importantes pour comprendre l’une des manières de dessiner la carte politique au Maroc et de contrôler préalablement les résultats du processus électoral.
Le mouvement de transhumance, survenu quelques jours avant les élections législatives prévues le 23 septembre, a concerné 29 membres, dont 17 ont fait l’objet de décisions de la Cour Constitutionnelle. Il s’agit de 27 députés et de deux conseillers, soit 25 hommes et 4 femmes (représentant 24 circonscriptions locales et 3 circonscriptions régionales).
Statistiquement, le marché des transferts montre que le parti Authenticité et Modernité arrive en tête du nombre de démissions enregistrées avec 9 cas, suivi du Rassemblement National des indépendants avec 6, puis du Parti Istiqlal, de l’Union Constitutionnelle et du Mouvement Populaire avec 4 cas chacun, tandis que l’Union socialiste et le Front des forces démocratiques ont enregistré un cas chacun.
Quant aux démissions enregistrées, le PAM en compte 7, le Mouvement Populaire avec 7, le Parti de l’Istiqlal avec 4, L’Union Constitutionnelle avec 4, le Parti du Progrès et du Socialisme avec 3, le RNI avec un cas et le Parti de l’Environnement et du Développement Durable avec un cas aussi.
En termes de répartition régionale, les cas sont principalement concentrés à Casablanca-Settat (8 cas), suivi de Fès-Meknès et Tanger-Tétouan-Hoceima (4 cas chacune), Rabat-Salé-Kénitra (3 cas), Dakhla-Oued Ed-Dahab (3 cas également), Draa-Tafilalet et la région Orientale (2 cas chacune), et enfin Souss-Massa, Laâyoune-Sakia El Hamra et Beni Mellal-Khénifra (1 cas chacune). Cette répartition suggère que le phénomène n’est pas seulement lié à la structure centrale du parti, mais qu’il s’étend également aux cercles de compétition locaux et aux réseaux de candidats, ce qui indique une mobilité stratégique des candidats, incluant la possibilité de remplacer d’anciens candidats par des personnes ayant de meilleures chances (cette observation s’applique particulièrement au PAM, qui a écarté neuf anciens députés et recruté sept nouveaux candidats issus d’autres partis).
Analyse du phénomène de la migration politique…
Le phénomène de migration politique à la veille des élections est l’un des indicateurs les plus marquants de la crise structurelle des partis au Maroc, et de ce qui y est associé en termes de changement dans la nature de la relation entre les élites représentatives et les partis, et de ce qu’il reflète en termes de déséquilibres structurels dans la logique de la pratique politique, ce qui représente aujourd’hui l’une des manifestations les plus importantes du retard politique et démocratique qui entrave la transformation du système politique vers un modèle plus mature.
Changer d’affiliation politique n’est pas problématique en soi et peut s’inscrire dans le cadre des droits politiques et constitutionnels. Le problème survient toutefois lorsque ce changement devient une pratique systématique, soumise à la logique du « marché électoral », où le parti se réduit à une simple plateforme de soutien et où l’affiliation se trouve liée à la capacité de l’organisation à offrir une chance de gagner, indépendamment de son identité politique ou de son programme.
Alors que les partis politiques sont censés, selon la logique de la constitution, être des espaces d’encadrement politique, des moyens de formation des élites et des canaux de médiation entre la société et l’État, la réalité des migrations révèle leur transformation en outils électoraux temporaires qui manquent de profondeur intellectuelle et politique, de diversité organisationnelle et programmatique.
L’analyse statistique des changements politiques révèle que le Parti PAM arrive en tête des partis ayant enregistré le plus grand nombre de défections, avec sept cas. Cependant, la diversité des destinations de ces défections suggère que le marché électoral est régi par une logique de tribalisme politique, qui redistribue les rôles au dernier moment.
Si certains analystes ont tendance à interpréter ce phénomène comme une preuve de la force des candidats qui détiennent un potentiel électoral indépendant des partis politiques, une analyse plus approfondie révèle une autre facette de ce potentiel. La probabilité de défections augmente lorsque les indicateurs suggèrent qu’un parti particulier a de meilleures chances de diriger le gouvernement que les autres. Cela implique que ces changements ne sont pas motivés par des programmes ou des idées, mais plutôt par le contexte politique dominant, ce qui accentue la crise de confiance dans le modèle politique en entier.
Le PJD : un modèle d’engagement au sein du marché électoral.
L’absence de défections liées au Parti de la justice et du développement (PJD) dans les données disponibles soulève des questions quant à la nature de cette situation exceptionnelle. Le parti, qui a émergé des élections de 2021 avec une représentation très limitée par rapport à son âge d’or, a choisi de reconstruire sa plateforme politique et organisationnelle en mettant l’accent sur l’importance de la participation, en contrant le discours remettant en question la valeur du vote et en s’efforçant de mobiliser les citoyens et de miser sur l’engagement politique.
Cette approche positionne le PJD comme un cas particulier dans le paysage politique marocain, avec une identité organisationnelle et programmatique claire. Il conçoit le parti comme un cadre d’engagement politique, et non comme un simple instrument électoral de soutien. Cependant, combien de temps cette exception perdurera-t-elle si l’on ne s’attaque pas à la nécessité de traiter les problèmes structurels liés à la nature des relations entre l’État et les partis politiques, aux mécanismes du système électoral, aux limites de la démocratie interne au parti, à la domination des élites traditionnelles dans les centres de décision et à la transformation du travail partisan en une profession permettant d’accéder au pouvoir ?
Les migrations politiques ne sont que la partie émergée de l’iceberg, révélant une crise plus profonde de la représentation politique. Cette crise met en lumière le fossé entre la démocratie en tant que procédure (élections) et la démocratie en tant que valeur (participation active et responsable). La démocratie ne se mesure pas uniquement au nombre de sièges ou d’urnes, mais aussi à la capacité des citoyens d’influencer les choix politiques et à la manière dont leur volonté se traduit dans la nature de la représentation.
La crise de confiance dans la représentation politique
L’instabilité des affiliations partisanes mine la crédibilité de l’ensemble du processus électoral et accroît ce que l’on pourrait appeler le « coût de la confiance » dans le système politique. Les citoyens ont le sentiment d’être confrontés à un processus truqué dont les résultats sont manipulés selon des calculs préétablis, sans lien avec un choix politique conscient.
Dès lors, la baisse de la participation électorale n’est pas surprenante. Les citoyens peinent à faire confiance à un système électoral où les affiliations partisanes se réduisent à de simples soutiens interchangeables, où un siège parlementaire devient une fin en soi, et où les programmes et visions politiques se limitent à un battage médiatique destiné à occuper l’espace politique, vidant ainsi le processus électoral de sa substance politique.
Pour comprendre le phénomène de migration politique, il est nécessaire de dépasser la simple condamnation morale et d’adopter une approche institutionnelle objective. Ce phénomène ne résulte pas d’une compétition individuelle, mais des carences et des ressources politiques. Les réformes nécessaires n’impliquent pas nécessairement d’imposer la démocratisation interne et l’indépendance des partis, mais plutôt de définir des critères de sélection plus transparents pour les candidats, dans la mesure où les militants sont identifiés et les membres du parti informés de la véritable origine des candidats. Il s’agit également d’abandonner toute conception tribale de la rémunération politique.
Le financement et le soutien politique devraient également être liés à un certain degré de stabilité organisationnelle et au respect des règles du parti, afin de ne pas transformer les partis en simples outils électoraux et de renforcer le droit de l’électeur à connaître le parcours politique du candidat en empêchant le phénomène de changement de parti avant les élections législatives.
Cependant, les réformes juridiques et institutionnelles à elles seules ne suffisent pas ; une nouvelle culture politique est nécessaire, qui mette l’accent sur la valeur de l’engagement politique et fasse de l’appartenance à un parti l’expression d’un choix intellectuel et programmatique, et non une simple recommandation pouvant être remplacée au moment opportun.
En conclusion:
Le véritable enjeu des élections du 23 septembre 2026 ne réside pas seulement dans le nombre de sièges remportés par les partis, mais dans la capacité du système partisan marocain à convaincre le citoyen de l’importance de son vote et de sa capacité à contribuer à la construction de ses institutions représentatives. Si l’idée que « le siège prime » supplante l’idée que « le contrat politique prime », alors la véritable perdante sera la confiance dans la valeur même de la participation.
Nous sommes confrontés à une véritable crise du système partisan marocain, qui soulève une question majeure quant à la nature même de la représentation politique et à la capacité des partis à dépasser la logique du « marché électoral » pour construire de véritables élites partisanes. Ces élites devraient se former au sein même de l’organisation, gravir ses échelons et participer à l’élaboration de ses programmes, afin que leur lien avec le parti soit organique et non pas simplement circonstanciel, lié à l’opportunité électorale.
Cela dépend toutefois de la capacité des partis eux-mêmes à retrouver leur rôle d’intermédiaires entre la société et l’État, et de lieux de formation et de lutte politiques, et non de simples « cartels électoraux » reproduisant les mêmes élites selon une logique de profit immédiat. La nation en paiera le prix fort si nous restons indifférents.






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