La rationalité de l’État dans l’action géopolitique: le Maroc entre accumulation stratégique et problématiques d’interprétation

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* Dr. Abdellah Chanfar

 

 

– Entre la rationalité et le chaos du contexte
Qu’est-ce qui détermine, en dernière instance, la capacité des entités politiques à résister et à exercer une influence dans un espace international instable et mouvant ?
La réponse ne semble pas résider uniquement dans les ressources matérielles ou dans la puissance dure traditionnelle, mais bien dans le mode de pensée qui gouverne l’action stratégique : cette « raison collective institutionnelle » capable de transformer les défis en atouts majeurs, et non en cartes secondaires, et de reléguer le bruit médiatique au rang d’arrière-plan sans incidence sur les trajectoires fondamentales.

L’étude de cas du Maroc dans sa gestion de son environnement régional et international, telle qu’elle se manifeste notamment dans ses relations avec des pays comme le Sénégal, offre un modèle vivant de ce que l’on peut qualifier de « raison d’État » opérant selon une logique distincte.
Cette logique n’ignore pas l’existence de tensions ou de lectures contradictoires ; elle les intègre au contraire comme des variables d’une équation stratégique de plus long terme. Là où l’action géopolitique classique se réduit parfois à des réactions immédiates et à des discours conflictuels, la philosophie que l’on peut ici dégager repose sur une dissociation entre les intérêts supérieurs à caractère cumulatif et les fluctuations du discours et des politiques de court terme.

Cette dissociation n’est pas une fuite du réel, mais un mécanisme visant à imposer un autre rythme à ce réel : faire du temps un allié, et de la continuité dans la construction une forme de message silencieux de puissance, qui révèle et met à nu, sans besoin de discours, la stérilité de la logique de destruction et d’épuisement dominante dans un environnement régional profondément instable.

– Premièrement : la logique de l’accumulation face à la culture de l’épuisement — redéfinir les sources de la puissance

La question centrale porte sur la nature de la puissance effective dans le système international contemporain : s’agit-il d’une puissance dure, bruyante, visible dans les discours et les mobilisations ? Ou bien d’une puissance douce, silencieuse, incarnée par l’entrelacement des intérêts, la construction de ponts diplomatiques et communicationnels, et la capacité à produire de l’interdépendance ?

Le choix stratégique marocain semble clairement s’orienter vers la seconde option, fondant une différence de nature qui dépasse le simple tactique pour relever d’une véritable philosophie de gouvernance. Se dessine ici une dualité analytique profonde : d’un côté, des acteurs qui gèrent leurs affaires internes et externes selon une logique d’« épuisement », utilisant l’hostilité extérieure — réelle, supposée ou potentielle — comme instrument de diversion face aux échecs internes et comme source de légitimation compensatoire ; de l’autre, l’État marocain, qui adopte une logique d’« accumulation », fondée sur l’investissement méthodique dans les infrastructures, l’intégration économique, la diplomatie apaisée et la diversification des partenariats, dans le cadre du principe gagnant-gagnant promu par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, puis consolidé par l’Initiative atlantique relative au partage des corridors stratégiques marocains.

Cette logique produit une forme de puissance « adhésive » : un réseau d’intérêts imbriqués qui rend l’idée même de rupture ou d’hostilité ouverte coûteuse pour l’autre partie, même lorsque subsistent des divergences au niveau du discours officiel ou médiatique.
La coopération avec des entités qualifiées de « volatiles dans leurs positions » ne doit pas nécessairement être interprétée comme naïveté ou concession, mais peut être comprise comme un instrument pragmatique de « test et de dévoilement ». Elle révèle la véritable nature des élites réellement décisionnaires — l’État profond soucieux de l’intérêt — par opposition aux discours de consommation politique, et met à l’épreuve la solidité structurelle de la relation.

Dès lors, la question devient : quel mode d’action est capable de produire une réalité nouvelle fondée sur l’interdépendance, et lequel demeure prisonnier de réactions cycliques dans une spirale d’hostilité improductive ?

– Deuxièmement : la géopolitique de l’image — la scène visuelle comme champ de confrontation non déclaré

Si le discours politique explicite peut être modulé et instrumentalisé, qu’en est-il du langage silencieux des images et des scènes visuelles ?
Les comparaisons visuelles non intentionnelles, imposées par les caméras de télévision lors de la couverture de visites officielles entre capitales aux niveaux de développement et d’organisation très contrastés, se transforment en actes politiques d’une profondeur considérable.

Les écarts dans le paysage urbain, l’ingénierie des politiques territoriales et urbaines, la qualité des infrastructures et la régularité des services ne constituent pas de simples détails secondaires ; ils forment un discours matériel et tangible révélant une fracture dans l’efficacité de la gouvernance et la gestion des ressources.
Cette fracture engendre, de manière quasi involontaire, des « complexes psychologiques collectifs » susceptibles de se muer en agressivité politique, lorsque l’acteur le moins organisé tente de compenser cette défaite symbolique par un discours médiatique hostile.

Ainsi, l’attaque médiatique de certains acteurs ne s’explique pas toujours uniquement par des divergences politiques, mais peut également être lue comme un mécanisme de défense psychopolitique : une tentative de dissimulation de l’échec interne par la fabrication d’un ennemi extérieur potentiel.
Il s’agit là d’un aveu indirect d’une incapacité multidimensionnelle à rivaliser sur le terrain de la construction et de la réalisation. Dans ce contexte, l’adage social selon lequel « le travailleur révèle le paresseux sans avoir à parler » acquiert une portée géopolitique aiguë.

L’investissement interne devient ainsi, sans intention déclarée, un instrument de pression externe : le modèle réussi agit comme un miroir implacable reflétant les échecs des autres.
N’assistons-nous pas ici à une transformation fondamentale de la nature du soft power, passant d’un pouvoir proclamé et revendiqué à un pouvoir produit spontanément par la compétence et le mérite internes ?

– Troisièmement : la pluralité des lectures internes — symptôme de dysfonctionnement ou mécanisme d’adaptation stratégique ?

La coexistence de discours et de visions divergentes au sein de l’espace public marocain concernant la politique de coopération extérieure soulève une question centrale : cette pluralité traduit-elle une confusion stratégique, ou constitue-t-elle au contraire l’expression d’une flexibilité sociétale et étatique capable d’absorber la complexité ?

Une analyse approfondie invalide la première hypothèse et révèle que cette diversité forme, en réalité, un système intégré de « révision et de contrepoids » internes. Elle se décline en :
– Une vision optimiste et expansionniste, qui considère l’édification de passerelles, même avec des acteurs perçus comme hostiles, comme un investissement stratégique de long terme, les intérêts matériels réciproques constituant le meilleur rempart contre les revirements politiques.
– Une vision pessimiste et préventive, nourrie par une mémoire historique de la « trahison » ou de l’opportunisme politique, et qui plaide pour une prudence extrême et le refus d’accorder des « opportunités gratuites », estimant que seule la force est un langage intelligible.
– Une vision analytique et prudente, la plus proche de la « raison d’État », qui déconstruit le jeu politique de l’autre partie et distingue deux niveaux :
1. celui de l’« État profond », soucieux de préserver discrètement les canaux d’intérêts vitaux avec le Maroc ;
2. celui des « élites ou des médias », recourant à un discours différent à des fins de consommation interne ou de chantage dans des négociations avec des tiers.

La coexistence de ces visions ne constitue pas une faiblesse, mais une richesse analytique. Elle traduit la capacité du système politique et de la société à appréhender les multiples dimensions des relations internationales, de l’idéalisme pragmatique au réalisme sceptique. Il s’agit d’un mécanisme de défense informel, dans lequel l’opinion publique et les élites jouent le rôle d’« arbitre » permanent de l’action diplomatique officielle.

La question sous-jacente demeure : quels systèmes sont les plus sains et les plus durables ? Ceux qui imposent une vision unique et hégémonique, ou ceux qui autorisent la pluralité des angles de lecture au sein d’un cadre stratégique commun ?

– Conclusions générales : la pragmatique comme philosophie d’existence dans un espace instable

Le modèle marocain d’action stratégique ne prétend ni à la perfection ni à l’absence de paradoxes et de défis. Toutefois, l’essence de sa philosophie offre une réponse pragmatique à la question de la survie et de l’influence dans un environnement régional marqué par la pauvreté, la fragilité et des vulnérabilités structurelles : comment demeurer un acteur pertinent sans s’épuiser dans des conflits identitaires sans fin ?

La réponse réside dans le choix de la « logique de l’accumulation silencieuse » plutôt que dans le « bruit stérile ». Ce choix ne nie pas le conflit, mais le déplace vers un autre terrain : celui de la compétition par la réalisation, la crédibilité et l’attractivité fondées sur les intérêts.
La conclusion centrale qui s’en dégage est que le Maroc ne cherche pas à se constituer des amis permanents au sens affectif du terme, mais à bâtir un réseau de partenaires liés par l’intérêt. Dans le même temps, il ne se crée pas d’ennemis supplémentaires, laissant la logique de l’intérêt et les écarts de performance distinguer les alliés de la continuité des simples consommateurs d’opportunités.

C’est une stratégie que l’on pourrait résumer ainsi : « tendre la main sans jamais livrer sa nuque ». Elle repose sur la conviction que la culture du chantage et de l’opportunisme politique, qui se nourrit de l’épuisement d’autrui, est intrinsèquement fragile : elle prospère tant que le « robinet » est ouvert et s’effondre inévitablement lorsque s’impose l’exigence de l’autonomie.

En définitive, le message le plus provocateur qu’un acteur politique puisse adresser à son environnement n’est peut-être pas un discours hostile, mais simplement la réussite continue dans la gestion de ses propres affaires. Cette réussite devient en elle-même une condamnation silencieuse de tout échec et une invitation implicite, mais puissante, à la réflexion sur les choix civilisationnels.

Tel est sans doute le défi le plus profond posé par cette rationalité stratégique : un modèle de réussite, porté par la volonté de construire et d’accumuler, peut-il devenir en soi une force de transformation de son environnement ? Ou sa capacité restera-t-elle limitée à la survie et à l’expansion, tandis que l’espace environnant demeurera enlisé dans une spirale d’épuisement dont, à long terme, même le plus performant ne saurait totalement se prémunir?

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