L’habileté des hommes de pouvoir traditionnels : de la sagacité à la gouvernance sécuritaire symbolique dans une perspective de pluralité des parcours comme alternative à la promotion hiérarchique classique
Dr. Abdellah Chenfar
Quand le pouvoir s’exerçait avec intelligence, et non par instruction :
À une époque où il n’y avait ni caméras de surveillance, ni laboratoires de preuves, ni rapports de police scientifique, certains agents d’autorité au Maroc géraient les affaires locales par une forme de « pouvoir instinctif », nourri d’un mélange de ruse, d’intuition, de finesse et de connaissance fine du terrain.
Peut-on considérer ces pratiques comme des formes traditionnelles de ce qu’on appelle aujourd’hui « gouvernance sécuritaire » ou même « renseignement social » ? Reflètent-elles une forme unique de pouvoir symbolique, mêlant charisme et savoir social implicite ? Et que pouvons-nous en apprendre aujourd’hui, à l’heure de l’hyper-organisation et de la régulation excessive des relations ?
Des figures comme le pacha El Glaoui, le caïd El Ayadi ou Reda Errahmani incarnaient cette intelligence spontanée du pouvoir.
Mais aujourd’hui, l’agent d’autorité moderne porte-t-il encore cet héritage de finesse ?
* Vers une pluralité de parcours professionnels pour réinventer le rôle de l’autorité :
Avec les transformations post-2011, le rôle des agents d’autorité au Maroc s’est étendu : supervision des politiques publiques, suivi quotidien de projets, évaluation territoriale… Pourtant, on observe deux profils contrastés :
– Ceux qui maîtrisent les chiffres, mais manquent de sens symbolique et d’ancrage local ;
– Ceux qui, malgré un cursus académique solide, n’ont pas encore développé l’intelligence sociale nécessaire pour lire les tensions communautaires.
Allons-nous vers une mutation du concept d’autorité : de l’homme de terrain à l’homme de procédure ?
Et quelle place pour la finesse, la présence symbolique et l’intelligence sociale dans ces nouveaux parcours ?
– Le véritable enjeu : un gardien du système symbolique:
Il ne s’agit plus seulement de diversifier les fonctions, mais de recomposer ce que représentait l’homme de pouvoir traditionnel : un maître du subtil, capable de gérer la complexité actuelle (immigration, conflits fonciers, économie informelle, changement climatique…) en incarnant à la fois l’ordre, la confiance, et l’intelligence sociale.
Deux scènes évocatrices :
1. Le pacha et l’art de piéger le voleur par la ruse:
À Fès, lorsqu’une touriste se plaint du vol de son sac, le pacha ne renforce ni la sécurité ni les fouilles. Il se tait, observe, puis convoque le commerçant local : « Qui est venu te demander pourquoi j’étais là ? » Réponse : « Untel ». Voilà le coupable, confondu par sa propre nervosité.
Un exemple d’exploitation du révélateur comportemental et de lecture sociale fine.
2. Le pacha El Glaoui : quand la justice prend le contre-pied
À Ouarzazate, un homme ensanglanté accuse son voisin de l’avoir agressé. Le pacha le fait immédiatement emprisonner. Stupeur… jusqu’à ce qu’on découvre que « la victime » était en réalité le bourreau.
Une forme de justice inversée, visant à démonter les apparences trompeuses.
– La ruse comme outil symbolique de gouvernance :
Ce que ces figures partageaient, ce n’était pas seulement leur sagacité personnelle, mais une structure mentale leur permettant de lire l’invisible, de décrypter l’implicite, et de maintenir l’ordre par des moyens non classiques, parfois contre-intuitifs mais justes.
– De l’État savant à l’État connaisseur : quel rôle pour l’homme de pouvoir dans le Maroc contemporain ?
Dans un contexte de crise de confiance, de fatigue sociale et de complexité culturelle, la question se pose : Souhaitons-nous que l’agent d’autorité soit un simple exécutant juridique, ou un acteur social capable de restaurer la confiance, d’incarner la finesse de l’État, et de lire la géographie humaine bien au-delà des procédures ?
– Conclusion : de la sagacité à la lucidité institutionnelle :
Rappeler des figures comme El Glaoui n’est pas nostalgie du passé, mais invitation à penser un nouveau modèle de gouvernance :
1. Un agent qui combine intuition et rigueur, texte et contexte, loi et écoute.
2. Un homme de terrain avant d’être un homme de dossier.
Car gouverner ne se fait pas uniquement avec la loi, mais aussi avec une connaissance émotionnelle et sociale profonde du pays.
* Vers la pluralité des parcours : spécialisation et responsabilisation comme alternative à la hiérarchie rigide:
– Parcours sécuritaire stratégique et anticipatif ;
– Sécurité juridique, judiciaire et spirituelle ;
– Parcours de développement et d’ingénierie ;
– Parcours institutionnel et administratif ;
– Parcours environnemental et territorial ;
– Parcours culturel et identitaire ;
– Parcours social et de médiation ;
– Parcours des conflits fonciers et coutumiers ;
– Parcours de la transformation numérique ;
– Parcours communicationnel et médiatique.






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