Par : M’barek Housni
L’écriture ressemble à une forteresse. On n’y accède guère aisément. Les paliers qui y mènent sont occultés, difficiles et ambigus. Aucun moment défini et précis n’annonce sa venue, et même après quand l’orgueilleuse sensation de posséder son élan évasif et défilant devient accessible. Elle est ce phénomène qui fait surface en un instant fuyant le temps graduel. Aux premiers âges, lorsque certaines conditions imprévisibles consentent à la permettre. L’écriture rencontre alors l’élu, cet inconnu qui ne peut qu’écrire. Car elle est sous un ordre mystérieux et irréfutable, dominant qui l’administre à la pauvre créature qui n’a d’autre choix que de le respecter, être son esclave, soumis et, le comble, se sentir satisfait de l’être.

Elle est un phénomène isolé dans un coin parmi d’autres activités humaines, mais qui contraint à la claustration forcée, au cours d’un temps obligatoirement nécessaire à un tel labeur, long ou court. Et ce sans acquérir l’assurance de saisir le plaisir singulier, unique et spécifique auquel n’est attribuée aucune couleur, aucune forme ou aucun goût reconnaissable. Un plaisir qui ne peut venir qu’à l’ultime étape de la souffrance.
Ainsi elle est une aspiration, qui, lors même de sa réalisation ne permet pas pour autant de procurer la jouissance après l’avoir courtisé assidûment, et les passages obligés à travers les sentiers qui mènent à son trône si haut perché, dans les fonds de l’inconnu.
S’interroger à son propos ou scruter sa nature est une charge sans grand profit, sauf l’écrit qu’elle génère comme écriture ! Des mots dus au questionnement. Car c’est la question de la philosophie depuis ses débuts. C’est la question de l’expression créative qui a conservé et conserve la vie de l’humanité intacte et depuis les temps des tables et des parchemins, dans la pierre ou dans le cuir et le papyrus. Elle est cette chose toujours là, ou un peu plus loin, mais quelque part, inscrite ou symbolisée, dans le présent opérant et le passé influent. Elle est un destin. Un destin de la divinité qui se manifeste aux créatures humbles et impuissantes à travers elle, gouvernant leurs destinées et leurs âmes.
La Bible est ouverte par le majestueux : « au début était le verbe ». Le premier verset inspiré au prophète dans le Coran est : « Lis !». L’Ancien Testament est sous forme de tables…Tout est écriture. La vie est écriture. Il est par conséquent inutile de se demander pourquoi les esprits baignent dans la perplexité quand ils veulent, enflammés, dominer le besoin déferlant de l’écriture, ce grand rêve ! Mais tout ce qui émane des hauteurs de la majesté divine et des éminences profondes du secret de la création ne s’acquit guère aisément et ne se perpètre guère dans la facilité. Et si le contentement n’est pas réalisé, la souffrance sera le seul corollaire au carrefour de l’attente. Prométhée l’a déjà éprouvé lorsqu’il vola le feu salutaire, le feu de la connaissance et de la lumière, sans la permission accordée par l’Olympe.
Aucune loi et nulle règle ici. Seulement une inspiration béante sur le cœur, au sein d’un repli de solitude, une condition de concordance complice par-delà les convenances. C’est pour cette raison que l’écriture se révèle uniquement dans l’isolement total et l’écart lointain, loin du grouillement et des bruits des autres. Une main, un kalam, une feuille vierge et la connivence bienveillante des muses. A part ces substances de base nul autre objet ne pourra offrir un bout de phrase. Elle est l’unique labeur étonnant, proche de la folie, du domaine du délire, le plus court accès vers l’éclatement intérieur, l’allié de l’anéantissement.
Il est donc clair et donné que l’écriture demeure ardemment inaccessible et reste le seul désir intime brigué par tous dans le secret de leur vie. Parce qu’elle fournit la plus plaisante allégresse faite de fascination et de séduction, l’incomparable plaisir de continuer à vivre en d’autres lieux et en d’autres temps, en dehors de sa propre vie, et parce qu’elle connecte son fidèle au créateur.
Qu’on médite l’exemple qui suit. Un jour alors qu’il était en Asie, l’écrivain Anthony Burgess rendit visite à son médecin après une crise de migraine aiguë. Après la consultation, celui-ci lui pronostiqua un an de vie maximum. Seulement. Convaincu de l’imminence de sa mort prochaine il retourna dans son pays l’Angleterre, et commença à écrire sans relâche tel un forçat emprisonné. Le résultat fut des plus miraculeux comme on le sait désormais partout : cinq romans en quatorze mois ! Dont le fameux « L’orange mécanique » que le cinéaste Stanley Kubrick a immortalisé sur le grand écran.
Devant la vision de la mort inéluctable, il eut la manifestation de l’envie de l’écriture qui s’est déclarée violemment, comme une énergie longtemps en instance, subitement et par une force inévitable. Elle n’était nullement attendue avec cette fougue, cette ferveur, et un foisonnement tel qu’il permet la réalisation d’une œuvre singulière ayant sa place de choix dans la littérature mondiale. Il est vrai qu’A.Burgess a déjà écrit quelques livres et composé de la musique mais ils brillaient par leur insignifiance.
Or l’épée de la mort brandi, cette condition suprême procura aux courants des mots un sens profond à la hauteur du témoignage sur la vie, l’existence et l’époque vues par les yeux d’un « mort » !
L’écriture, via certains exemples rares comme celui-ci procède d’un non-lieu et d’un non-espace et selon ce que voit l’œil, dans son univers propre non partagé.
L’écriture nous entraîne jusqu’à la limite de sa tanière grillagée où on ne conquiert que le vide soufflant qu’il faut remplir.






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