Soufisme et crises du capitalisme. (Une contribution à la réflexion sur le monde post-Covid19)

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Par Samir HALOUI  (*)

 

Ce texte est une synthèse de la communication présentée à la Rencontre Mondiale du Soufisme (14ème édition) qui s’est tenue à Madagh , à la zawiya Al Qadiriya Al Boudchichiya, du 6 au 10 Novembre 2019, dans le cadre de la commémoration du Mawlid. Il se propose d’apporter un éclairage sur la nature des réflexions et des débats soulevés par ce colloque international.

Il convient d’attirer l’attention des lecteurs sur le fait que la communication a été présentée avant le déclenchement de la grave crise sanitaire, liée à la pandémie du Covid-19. La communication aborde certaines réflexions sur la crise du capitalisme, comme modèle de développement non soutenable. Elles ont un caractère quelque peu prémonitoire. C’est pourquoi le texte intégral de la communication peut être considéré comme une contribution au débat sur le monde post-Covid-19.

L’objet central de la communication est de montrer que le soufisme, comme démarche spirituelle de transformation intérieure, constitue une vraie réponse et un authentique remède à l’état de mal-être, de désarroi et de désenchantement que vit l’Homme dans ce village planétaire mondialisé.

Ce mal-être s’apparente à une vraie crise du sens qui est liée à deux facteurs fondamentaux : une perte de repères et un sentiment d’abandon par rapport à la finalité de l’existence, réduite au consumérisme et à l’accès à la richesse et au confort matériels. C’est un désarroi dû à l’absence d’une composante identitaire fondamentale de l’individu : la composante spirituelle, au sens de la quête du Divin qui est inscrite dans la nature primordiale.

Le second facteur est relatif au rejet massif d’un système capitaliste, globalisé et financiarisé, fondé sur une idéologie néolibérale profondément injuste et inégalitaire. Il s’agit d’une condamnation sans appel d’un modèle de développement qui n’est plus soutenable, ni socialement (inégalités, pauvreté, exclusion, déclassement) ni écologiquement (réchauffement climatique quasi-irréversible avec ses conséquences dévastatrices). Nous sommes en face d’une crise de civilisation multiforme : financière, économique, sociale, politique, écologique.

Après avoir présenté un diagnostic succinct des différentes manifestations de la crise, nous avons exposé quelques réflexions prometteuses pour trouver des alternatives au capitalisme globalisé. Il s’agit, essentiellement, des travaux du célèbre penseur et essayiste Américain, Jeremy Rifkin sur la mutation, voire « l’éclipse du capitalisme », liée à l’émergence d’une « Nouvelle société du coût marginal zéro » et à l’avènement d’un nouveau paradigme qui substitue la coopération et la solidarité d’une économie basée sur les « communaux collaboratifs » au conflit et à la compétition, consubstantiels à la logique néolibérale de l’économie de marché. Ce paradigme collaboratif est favorisé par le développement des technologies de l’information et l’essor des réseaux sociaux : apparition de plusieurs formes d’économie collaborative (logiciels libres, autopartage, covoiturage, crowdfunding ou financement participatif, couchsurfing (hébergement gratuit de personne à personne), production d’objets avec des imprimantes 3D).

Nous avons également examiné des propositions d’alternatives prometteuses pour vivre dans un monde meilleur. Il s’agit des travaux du philosophe Pierre Dardot et du sociologue Christian Laval qui ont fait une critique sans concession du néolibéralisme, en présentant le concept de « Commun » comme un nouveau paradigme pour réfléchir sur l’émergence d’un projet de transformation sociale. Le Commun renvoie à une forme alternative d’allocation des ressources qui remet en question, à la fois, la logique de la propriété privée (le marché) et celle de la propriété publique (l’Etat). Ces chercheurs s’appuient sur la réflexion menée par l’économiste Elinor Ostrom, lauréate du « prix Nobel » d’Economie en 2009, sur les biens communs . Ses travaux portent sur l’étude de systèmes efficaces de gestion collective de « biens communs » comme les ressources naturelles (systèmes d’irrigation, pêcheries, pâturages, forêts). Les ressources ne sont pas gérées par le marché ou par l’Etat, mais par des communautés qui s’auto-organisent, en instituant des droits et des obligations sur l’accès et l’usage des ressources.

Enfin, nous avons également examiné des pistes de réflexion novatrices, susceptibles, non seulement, de lutter contre les inégalités sociales, mais peuvent même permettre de « dépasser le capitalisme », en réduisant, de façon radicale, la concentration des richesses Il s’agit de propositions fondamentales de l’économiste Thomas Piketty, dans son dernier ouvrage à succès Capital et idéologie.

Par ailleurs, en tant que disciples soufis, nous devons faire un travail sur nous-mêmes pour nous améliorer et corriger nos défauts, afin de devenir des modèles de vertu et de probité, dans le cadre de notre cheminement spirituel. Mais, nous devons également rester attentifs à ce qui se passe autour de nous et dans les autres sociétés, pour contribuer à l’effort collectif de changement de nos conditions de vie.

A cet égard, nous tenons à dissiper un malentendu et à écarter un préjugé caricatural sur le soufisme, selon lequel il s’agirait d’une exhortation à l’ascétisme et à l’isolement. Il faut sortir de cette image stéréotypée du mystique cloîtré dans sa zawiya, loin des préoccupations du monde et ne se souciant pas des problèmes de sa communauté. Le soufi n’est pas un ermite condamné à la vie monastique. Au contraire, nos maîtres sidi Hamza (قدس الله سره) et sidi Jamal (رضي الله عنه) rappellent souvent que le soufi est le fils de son époque. Quant à l’ascétisme ou Zuhd, c’est une station spirituelle qui concerne le cœur. Il doit être purifié pour se débarrasser de l’attachement et de la convoitise des choses matérielles. Cela n’a rien à voir avec un appel à la réclusion solitaire ou à un quelconque renoncement à la vie ici-bas.

A ce propos, il convient de préciser que le soufisme est certes un cheminement individuel de transformation intérieure (selon l’enseignement du Coran, le changement social doit commencer par l’individu). Mais, il contribue également à changer la société, en véhiculant les valeurs éthiques et spirituelles (amour, compassion, solidarité, coopération, altruisme, abnégation). C’est à l’aune de ces valeurs universelles qui représentent un bien commun de l’humanité que nous pourrons réfléchir sur les différentes alternatives à un système capitaliste qui asservit l’homme et qui saccage la planète.

Selon nous, la démarche soufie comporte une conception holistique du développement qui se déploie sur trois niveaux :

1) elle transforme l’individu pour le mettre au service des autres ;

2) elle permet d’agir sur l’économie pour la mettre au service de l’homme (une vie digne, un niveau de vie décent, accès à l’économie de la connaissance, économie collaborative, économie sociale et solidaire, consommation et investissement responsables, respect de l’environnement et préservation de l’équilibre des écosystèmes, …) ;

3) elle conduit à mettre l’Etat au service des citoyens (redéfinition du rôle de l’Etat et des services publics, diffusion des valeurs éthiques pour la promotion de la transparence et de la reddition des comptes dans la gestion des deniers publics, respect de l’Etat de droit et fin de l’impunité, réforme du système de démocratie représentative et mise en place d’un système de démocratie directe ou participative, révision drastique de la fonction de régulation des marchés et des activités économiques, pour les soustraire à la capture exercée par les lobbys, …).

Pour finir, il convient de souligner que, comme nous l’avons déjà mentionné plus haut, la précarité des conditions matérielles d’existence (chômage, pauvreté, exclusion sociale, sentiment de déclassement et de perte d’estime de soi) n’explique que partiellement l’étendue de la détresse. Le mal-être et la crise du sens sont surtout liés à un état d’insatisfaction chronique (malgré un niveau de vie confortable et une situation d’opulence). C’est un sentiment de manque existentiel et ontologique, une soif d’Absolu et une quête du Divin, qui ne peuvent être satisfaits que par une authentique Voie de réalisation spirituelle : une Voie soufie, sous la direction d’un maître spirituel vivant , incarnant la perfection du modèle prophétique.

(*) Economiste, Consultant.
Conférencier dans le domaine du soufisme
Professeur à l’Ecole Nationale Supérieure de l’Administration,
Ex-Professeur vacataire à l’EGE, Université Mohammed VI Polytechnique.

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