Le Maroc et son enjeu afro-atlantique

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Mohamed Benabdelkader

 

 

 

Alors que beaucoup attendaient avec impatience le discours royal à l’occasion du 48ème anniversaire de la Marche Verte pour savoir comment Mohammed VI allait répondre aux attaques perpétrées quelques jours auparavant par les milices du polisario contre la ville d’Es-Smara au cœur du Sahara marocain, le discours du Roi s’est axé essentiellement sur un sujet bien plus important que cette manœuvre désespérée. Mohammed VI, fils de Hassan II, initiateur de la Marche Verte, qui a permis le redressement des provinces du sud du Royaume du Maroc, avait annoncé dans son discours la poursuite « des marches du développement de modernisation et de construction engagées pour assurer les conditions d’une vie digne aux citoyens marocains » et ce par la consolidation de l’espace côtier national, y compris la côte atlantique du Sahara marocain, et la structuration de cet espace géopolitique à l’échelle de l’Afrique.

Métaphore de la « Marche » en avant

Il est évident que le contexte constitue un élément déterminant pour la bonne compréhension d’un texte, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un discours du chef de l’Etat. A cet effet il convient de saisir la pertinence du message royal dans un contexte commémoratif précis (48e anniversaire de la Marche Verte) non seulement par rapport à ce que le roi dit, mais aussi à ce qu’il ne dit pas.

C’est ainsi que le peu d’attention accordée dans ce discours royal à l’évolution du conflit artificiel autour du Sahara marocain, constitue un message clair et éloquent à l’adresse de qui de droit, et nous invite en même temps à apprécier tout ce que la Marche Verte peut nous inspirer comme métaphore de la marche en avant, du mouvement proactif, du dynamisme innovateur et des barrières à abattre pour le renforcement de l’intégration régionale et la consolidation de la dimension atlantique du Royaume.

Il ne s’agit pas ici uniquement d’un hyper-projet concernant la mise à niveau nationale du littoral incluant le Sahara marocaine, mais plutôt d’une initiative atlantique de portée africaine et d’un espace géopolitique qui fera l’objet d’une structuration stratégique. Un véritable enjeu multidimensionnel à la fois du développement régional, de coopération sud-sud et de consolidation de l’intégrité territoriale du Royaume

Selon la définition classique, la géopolitique est l’étude des rivalités entre puissances sur ou pour des territoires, dans leur étude de l’espace en tant qu’enjeu, les analystes en la matière s’intéressent aux facteurs qui poussent les États à accorder une importance géopolitique à certains espaces géographiques. Quelle est donc l’importance stratégique que le Maroc accorde à l’espace Atlantique et pourquoi souhait-il structurer cet espace géostratégique, en commençant par valoriser son propre espace côtier?

L’espace atlantique dans la perspective Sud-Sud

il faut noter tout d’abord, que la structuration de la façade atlantique africaine n’a jamais constitué par le passé un enjeu important dans les relations internationales ou dans la coopération africaine sud-sud , malgré le fait qu’elle réunit dans un espace géopolitique en construction, les principaux atouts et défis du continent africain. Les 23 pays riverains représentent 46% de la population africaine, concentrent 55% du PIB africain, réalisent 57% du commerce continental et recèlent d’énormes ressources naturelles (24 milliards de barils de pétrole de réserves prouvées au large du golfe de Guinée). D’où la pertinence de cette initiative clairvoyante lancée par le Maroc, qui a fait de la coopération Sud-Sud un choix stratégique à travers la consolidation de ses relations politiques et la diversification de ses partenariats fructueux avec les pays du Sud, notamment avec l’Afrique. C’est dans ce sens que la diplomatie marocaine conduite par SM le Roi Mohammed VI, joue actuellement un rôle de premier plan dans le renforcement de la coopération au sein de l’espace atlantique africain.

Plusieurs facteurs ont été évoqués par les observateurs pour expliquer cette orientation géopolitique, le changement climatique et l’industrialisation à grande vitesse de la majeure partie du monde conduisent à une raréfaction des ressources de la Terre, principalement l’eau, les sols et les hydrocarbures. Cette raréfaction accroît l’intérêt pour la mer, territoire vierge encore sous exploitation industrielle, qui regorgerait de ressources naturelles incommensurables. La mer est donc un espace à conquérir, une ressource à exploiter et un objet de rivalité et de contestation de pouvoir, dans un monde où les océans jouent un rôle géostratégique de première importance, non seulement dans le commerce international et la logistique, mais aussi dans le domaine de l’énergie.

La spatialité dans l’enjeu géopolitique

Dans le cadre des approches géopolitiques qui sont caractérisées par une conception spécifique de la spatialité, l’intérêt des acteurs pour celle-ci et les éléments qui contribuent à la déterminer ou à la construire, se distingue l’école allemande classique qui identifie des liens étroits entre la géographie et l’intérêt des États, où la conquête, le contrôle ou la projection du pouvoir sur un territoire donné est nécessaire pour atteindre l’intérêt de l’État et le bien-être des citoyens. Alors que la géopolitique néoclassique procède à une analyse matérielle des facteurs géopolitiques, mais, contrairement à l’école classique, elle ne justifie pas la conduite de l’État sur la base des « besoins naturels » d’expansion, mais essaie plutôt de comprendre son comportement en termes de sécurité, d’influence et d’intérêts économiques et commerciaux. Enfin la géopolitique critique propose une approche qui remet en question la validité des traditions géopolitiques qui cherchent à analyser et à identifier les éléments qui sont présents dans un espace géographique donné et influencent l’intérêt potentiel de l’État. Cette géopolitique critique s’attache à rendre compte de la manière dont se construit le discours spatial des politiques étrangères des États. Ces derniers définissent leurs politiques et leurs objectifs qui sont projetés dans un espace géographique donné, à partir de l’identification de certains intérêts, qui peuvent être liés à des questions de sécurité, de l’économie ou simplement d’une construction historique nationale liée à l’attachement à un certain espace géographique considéré comme sien.

Dans le même ordre d’idées, des géopoliticiens argentins avaient manifesté un intérêt marqué pour la région de l’Atlantique Sud-Ouest et son importance pour l’Argentine. Ils affirment, d’une part, que cette zone est actuellement hautement stratégique et, d’autre part, qu’au fil du temps, cette région deviendra de plus en plus importante non seulement pour les États qui l’entourent, mais pour tous les États du système international. la présence de facteurs géopolitiques tels que le potentiel économique de la région, les conflits de souveraineté qui s’y déroulent et l’incertitude quant à la continuité du traité sur l’Antarctique et du protocole de Madrid, ainsi que la possibilité de futurs scénarios défavorables, font que l’État argentin accorde une attention considérable à la région de l’Atlantique Sud-Ouest lorsqu’il établit ses objectifs et ses priorités en termes de défense nationale et de politique étrangère.

En conséquence, de nombreuses analyses géopolitiques réalisées à ce sujet , ont montré que les caractéristiques de l’Atlantique Sud coïncident avec celles identifiées – par les principales traditions géopolitiques – comme nécessaires pour qu’un État accorde de l’importance à un espace géographique donné, et ont pu ainsi formuler et recommander des politiques étrangères et de défense possibles, permettant à l’État argentin de caractériser l’Atlantique Sud comme un espace géopolitiquement pertinent pour ses intérêts.

il convient de rappeler que l’océan Atlantique est le plus grand océan de la planète après l’océan Pacifique, 94 kilomètres carrés, un espace qui réunit trois continents, américain, africain et européen, et comprend les plus grandes infrastructures pour faciliter le transport, comme le canal de Panama. C’est un lien entre les Américains et les Européens à travers l’Alliance atlantique, créé dans le contexte de la guerre froide et ravivée dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne, en plus du contrôle de la navigation et des routes aériennes entre les deux rives nord de l’océan Atlantique a permis une intensification du commerce et des échanges culturels, créant une sorte de continuité continentale entre l’Europe et l’Amérique du Nord.

C’est la maîtrise de cet espace géographique étendu qui a permis aux puissances occidentales d’imposer leur contrôle sur le monde, notamment au cours du XXe siècle, avant qu’un autre océan, le Pacifique, ne commence à s’imposer et à instaurer une nouvelle logique dans les rapports de force internationaux.

Quant à la partie sud de l’espace atlantique, elle est restée tout au long du XXème siècle comme une simple extension géographique dépourvu de toute enjeu géopolitique, jusqu’à l’initiative du Maroc sous le leadership de Sa Majesté le Roi Mohamed VI, qui a fait de la coopération Sud-Sud un choix stratégique pour le Maroc en consolidant ses relations politiques et en diversifiant ses liens fructueux avec les pays du Sud, notamment avec l’Afrique. Dans ce contexte, la diplomatie marocaine, encadrée par la vision royale, s’est engagée à jouer un rôle pionnier pour assurer la coordination entre les pays africains riverains de la côte atlantique, ainsi que l’ouverture de nouveaux horizons pour promouvoir la coopération Sud-Sud au sein de l’espace Atlantico-africain.

Le Maroc dans l’espace sud-atlantique

Souvent méconnu dans sa spécificité historique, l’Atlantique sud, qui sépare l’Afrique de l’Amérique latine, est souvent intégré à la géopolitique de l’Atlantique nord. Pourtant, l’espace sud-atlantique possède des caractéristiques historiques, géopolitiques et culturelles propres, mises en évidence par un nombre croissant de chercheurs au cours des deux dernières décennies. Ces éléments constitutifs afro-latins de l’espace sud-atlantique, qui se sont affirmés tout au long de l’histoire, offrent aujourd’hui d’énormes possibilités de coopération et de développement, qui pourrait transformer le bassin de l’Atlantique Sud en une région d’intérêt géopolitique, transcendant le simple caractère de zone stratégique de passage vers d’autres océans, ou d’accès aux continents voisins et à leurs ressources et marchés.

Le Maroc possède deux côtes d’une longueur totale de 3 500 kilomètres, dont environ 3 000 kilomètres sur l’Atlantique et 500 kilomètres sur la Méditerranée. Cependant, cet avantage stratégique, comme le montre le discours du roi Mohammed VI, n’est pas pleinement exploité. La mer marocaine représente un atout géostratégique majeur pour l’avenir, tant sur le plan économique qu’énergétique, ce qui suppose une vision géopolitique renouvelée du Royaume pour exploiter, en tant qu’atout, l’horizon maritime du pays, afin de tirer le meilleur parti de cette bénédiction géographique, et plus particulièrement pour promouvoir les opportunités d’investissement sur la façade atlantique, en faisant du Maroc une plateforme portuaire et logistique pour les pays africains. « Si, par sa façade méditerranéenne, le Maroc est solidement arrimé à l’Europe, son versant atlantique lui ouvre, quant à lui, un accès complet sur l’Afrique et une fenêtre sur l’espace américain. C’est la raison pour laquelle, explique le Roi : « Nous sommes déterminé à entreprendre une mise à niveau nationale du littoral, incluant la façade atlantique du Sahara marocain ». Il convient de rappeler que cette mise à niveau annoncé par le Souverain, s’inscrit dans l’intérêt du Maroc pour l’océan Atlantique, qui ne date pas d’hier. Les premiers signes sont apparus à la fin des années 80 lors de la Conférence Ministérielle sur la Coopération Halieutique des Etats Africains Riverais de l’Océan Atlantique, tenue au Maroc du 30 mars au 1er avril 1989, une vingtaine d’années après, le Royaume lance en 2009 à Rabat, l’initiative de création d’un espace « afro-atlantique » d’opportunité et de développement avec la participation de 22 Etats riverains de l’Atlantique . Sa Majesté le Roi Mohammed VI a certainement été toujours convaincu que les pays africains devaient prendre l’initiative de travailler sur la structuration de cet espace, étant donné que l’Atlantique Nord est un espace structuré, alors que l’Atlantique Sud est encore un espace qui ne fait l’objet d’aucune action commune ou de coopération institutionnalisée. C’est dans cette perspective que le Maroc avait pris, trois initiatives très importantes :

La première consiste à créer le nouveau port industriel de la ville de Dakhla sur la côte atlantique du Sahara marocain, un nouveau mégaprojet structurant le nouveau modèle de développement des provinces sahariennes marocaines, dont la conception avait été inscrite par SM le Roi dans le cadre de la détermination du Maroc à poursuivre l’œuvre de promotion du développement des provinces du sud et de garantie de la liberté et de la dignité de leurs populations. Une fois les travaux du port atlantique de Dakhla achevés fin 2028, comme prévu, ce gigantesque projet jouera un rôle clé de levier stratégique, pour confirmer l’ancrage africain du Royaume et mieux valoriser sa dimension atlantique.

La deuxième initiative prise par le Maroc dans le cadre de sa vision stratégique de l’espace atlantique a été la création en 2009 à Rabat de la Conférence ministérielle des États africains riverains de l’Atlantique qui, visant à établir une zone de paix, de sécurité et de prospérité, pourra développer une vision africaine commune de cet espace vital, promouvoir une identité africaine atlantique et défendre d’une seule voix les intérêts stratégiques du continent. En outre, elle offrira de nouvelles opportunités commerciales aux entreprises latino-américaines en leur permettant d’accéder à un marché plus vaste en Afrique de l’ouest et, par conséquent, de renforcer la coopération Sud-Sud entre l’Afrique et l’Amérique latine et de promouvoir la solidarité entre les pays du Sud afin qu’ils puissent élaborer des solutions communes aux défis mondiaux tels que le changement climatique, la pauvreté et l’inégalité.

La troisième initiative concerne le projet de gazoduc Maroc-Nigeria, un projet historique aux dimensions économiques, politiques et stratégiques considérables, qui pourrait devenir le plus long gazoduc maritime du monde. En septembre dernier, le Maroc, le Nigeria et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) ont signé un accord pour faire avancer le développement de ce mégaprojet, dont les études sont actuellement à un stade avancé, et qui s’étendrait sur 7 000 kilomètres à travers les eaux de treize pays d’Afrique de l’ouest avant d’atteindre l’Europe. Il ne fait aucun doute que, compte tenu de l’incertitude actuelle causée par la crise énergétique exacerbée par la guerre de la Russie en Ukraine, le gazoduc Maroc-Nigeria constituera une infrastructure énergétique clé sur le continent africain et au niveau mondial.

Qui veut quoi ? Avec qui? Comment et Pourquoi ?

face à un évènement (tension, crise, conflit, guerre, négociations) les paramètres à prendre en
compte dans une analyse géopolitique sont, en effet, beaucoup trop nombreux et différents pour chaque situation. Ce qui implique d’identifier les acteurs, analyser leurs motivations, décrire leurs intentions, repérer les alliances en gestation ou, au contraire, les alliances en voie de déconstruction, que ce soit au niveau local, régional, continental ou international.
Une méthode pertinente consisterait donc à poser les bonnes questions : Qui veut quoi ? Avec qui? Comment ? Pourquoi ?

De qui s’agit-il alors dans cette initiative afro-atlantique? d’un Maroc qui œuvre à la diversification de ses partenaires stratégiques, comme l’a confirmé le Roi Mohamed VI dans son discours de Ryad « Le Maroc est libre dans ses décisions et ses choix et n’est la chasse gardée d’aucun pays. Il restera fidèle à ses engagements à l’égard de ses partenaires, qui ne devraient y voir aucune atteinte à leurs intérêts » Que veut le Maroc ? ouvrer pour la structuration d’un espace afro-atlantique de coopération et de développement sur la base d’ une vision commune des risques et des enjeux. Avec qui ? avec l’ensemble des Etats africains riverains de l’Atlantique. Comment ? en développant sa façade atlantique (infrastructures portuaires, projets touristiques, construction d’une flotte de commerce maritime nationale forte et compétitive, etc.) et en ouvrant ces actions aux Etats non riverains de la région de manière solidaire permettant de forger une identité stratégique ” afro-atlantique “. Pourquoi ? et bien tout simplement parce que le Maroc semble avoir tiré toutes les conséquences d’un projet Maghrebin qui a raté ses objectifs initialement tracés, ainsi que les conséquences d’un statut avancé en manque d’avancées concrètes, et bien évidement les conséquences d’une « insularité » parfaitement surmontée.

Références bibliographiques :

LA FAÇADE ATLANTIQUE DE L’AFRIQUE :UN ESPACE GÉOPOLITIQUE EN CONSTRUCTION. Sous la direction du Professeur Rachid EL HOUDAIGUI .OCP Policy Center

Ezequiel Magnani, La dimensión geopolítica del interés estatal: el Atlántico Sur Occidental y su relevancia para Argentina. Revista RELACIONES INTERNACIONALES, N° 93.1. Enero-Junio de 2020. Universidad Nacional, Costa Rica

METHODES DE LA GEOPOLITIQUE, François THUAL, Iris, Ellipses, 1996

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